Littérature

[Livre – critique] Amélie Nothomb – Tuer le père : efficace mais mineur… Déception ?

by Rick Panegy20 août 2011
LA CRITIQUE

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Amélie Nothomb est de retour, comme chaque année, fin août, ne ratant jamais la rentrée littéraire, réglée comme un métronome depuis 20 ans, pour la plus grande joie de certains et dans l’indifférence pour d’autres…

Tuer le père, réussite ou déception, un roman qui divise.

A la mi-août, il existe en France un phénomène particulier. De nombreuses personnes guettent, depuis 20 ans, la date de parution du dernier Nothomb et les librairies améliorent d’un coup leurs chiffres de ventes pendant deux semaines, avant la rentrée littéraire, quand la torpeur de l’été avait placé les ventes dans une léthargie légitime…

Nothomb, c’est donc le starter de la course annuelle littéraire. Mais le starter ne gagne jamais, il donne juste le coup de feu pour le départ… Nothomb aurait pu, il y a quelques années, lorsqu’elle apparaissait depuis trois quatre ans sur la scène de la littérature, devenir une de ces atlhlètes des mots qui franchissent la ligne auréolées de récompenses, de victoires… Mais la Belge est trop vite devenue une star, si bien qu’elle ne décide aujourd’hui que de donner le coup de départ, en guest-star, en people, dont la présence excite chacun…

Alors encore un fois, son roman sera le premier des grands noms à sortir. Il sera aussi le plus vite terminé, car, comme souvent, les livres de Nothomb ne dépassent pas 150 pages!

Vite acheté, vite lu, vite oublié ?

Un jeune garçon d’à peine 14 ans, Joe,  passionné pour la magie et doué, ne tarde pas à quitter le foyer, exclu par sa mère. Il est recueilli par Norman, un célèbre magicien, et sa compagne, dans la ville de Reno, Nevada. Que va-t-il advenir du jeune homme ? Comment la relation entre lui et sa « nouvelle » famille va-t-elle évoluer, entre leçon de magie, éducation et premières expériences en tout genre ?

Amélie Nothomb enchaîne pages après pages et dialogues après dialogues à un rythme soutenu: tout glisse naturellement, tout s’enchaîne rapidement, sans accroc ni fausse note, tout semble comme un scénario… Plus proche d’un scenario que d’un roman serait-on tenté d’analyser, de manière quelque peu provocatrice. Car à provocateur provocateur et demi ! Amélie Nothomb semble s’amuser à déstabiliser ses lecteurs en produisant un roman à l’apparence si épuré qu’il paraît presque inachevé, ou achevé sur une terrasse un après-midi de printemps, en buvant une limondade (Amélie Nothomb a du talent, elle pourrait écrire ce genre de mini-roman en un après-midi, après tout…)

Un scenario. Le roman enchaine les scènes sans cumul de point de vue, il ne procure rien au lecteur, pas d’émotion, pas d’empathie ou antipathie profonde. L’auteur s’applique à donner à son récit une platitude objective, sans aucun second degré. Il faut reconnaître que le ton surprend, frustre même le lecteur, qui, pour autant qu’il soit habitué à la lecture des romans de l’auteur belge, s’attendait probablement à plus d’ironie, de causticité et d’humour noir.

Les ficelles sont encore les mêmes : des personnages névrosés, une atmosphère pesante sinon oppressante, une issue inévitable bien qu’inconnue, et comme souvent, un rebondissement final ou une fin grandiose. D’aucuns reprocheront à la romancière de trop rester fidèle à ce qui a fonctionné, comme attachée à un plan de carrière, à une mise en place d’un « système Nothomb », marketing, qui fidélise ses lecteurs. Pas de prise de risque, mêmes ressorts dramatiques et le succès est toujours au rendez-vous…  D’autres, à juste titre,  comme l’a déjà souligné il y a quelques années Jean D’Ormesson, en réponse à ses détracteurs, sauront que les grands écrivains sont ceux qu’on reconnaît à leur style. Amélie Nothomb, indéniablement, a su développer un style personnel et particulier, depuis 20 ans, qu’on reconnaît sans difficulté.

La tâche d’Amélie Nothomb est double : contenter ses lecteurs assidus, qui, pour beaucoup, il faut bien le reconnaître, cherchent des lectures simples, rapides, des romans courts qui se lisent vite et qui ne nécessitent pas d’investissement intellectuel important! Pour certains, probablement, c’est le seul roman lu de l’année… L’autre mission de Nothomb est plus ardue: il lui faut écrire sans s’ennuyer, en continuant à explorer les figures de style, la narration et parvenir à sortir de l’écriture sans s’être livrée à la facilité et la culpabilité d’une convertie à la culture de masse…

A y regarder de plus près, Tuer le père est sur le plan narratif, assez intéressant, surfant d’un point de vue à un autre. Trois narrateurs se partagent le rôle du récitant : Amélie Nothomb, personnage du roman qui débarque dans une soirée parisienne, un inconnu, dont le récit occupe la plus grande partie du livre, et Amélie Nothomb, l’auteur, qui est le narrateur omniscient, tirant les ficelles depuis son bureau…Le rebondissement final, habituel chez Nothomb, prend ici une forme particulière puisqu’il est  inclus dans un récit rapporté : le « rebondissement » a déjà eu lieu, avant même qu’on ait connu le début…

Le twist final, qui fait lui même partie du récit de l’homme rencontré par Nothomb, va, après coup, transformer la position de ce narrateur : l’homme qui raconte sait lui-même tout de l’histoire, et le lecteur, alors passif et simple témoin de ce dialogue, se retrouve plongé dans la même situation qu’Amélie Nothomb (le personnage), inclus et concerné: ce à quoi il vient d’assister n’est donc que « vent » ?  Le lecteur, qui s’enfonçait dans son siège par manque d’intêret, comme quelqu’un qui assiste à une discussion dont il n’est absolument pas concerné, se redresse soudain sur son siège: comme habité par une curiosité malsaine soudaine, il devient attentif au rebondissement, et se place à côté du personnage Nothomb, comme une semblable victime à qui on va annoncer la vérité. La fin du roman retourne à un témoignage de Nothomb, qui conclue en donnant son point de vue sur le récit qu’elle vient d’entendre, pour boucler la boucle.

Glissant de la  focalisation interne à la focalisation externe et en passant par la focalisation zéro, Nothomb livre un exercice de style intéressant où les sujets, la magie, le poker et la tricherie, rejoignent la forme. Le lecteur, en victime consentante, aura assisté à une rapide partie de bonneteau, aussi rapide que le roman lui-même, une partie plaisante, où le spectateur se délecte à être berné et s’en va, ensuite, continuant son chemin, en passant, aussi facilement qu’il s’est arrêté devant l’escroc, à d’autres activités…

Après tout, puisque ce roman lui-même est écrit par une Nothomb qui se met en scène (comme souvent), on est en droit de se méfier du tour qu’elle pourrait nous jouer elle aussi: celui qui raconte sa propre histoire n’a-t-il pas l’omnipotence et l’omniscience ? Quelle vérité et quel crédit accorder à la vérité qu’on nous raconte ?

D’un point de vue stylistique, Tuer le père n’est pas inintéressant mais il aura fallu attendre bien trop longtemps, au cours d’une lecture qui prend pourtant si peu de temps, pour éprouver un peu de plaisir et d’intérêt…

D’un point de vue des affects, ce 20ème roman a un goût d’anniversaire un peu râté…

Rick Panegy

Interview d’Amélie Nothomb au sujet de son dernier roman Tuer la père.

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2 Comments
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  • 28 août 2011 at 10:24

    J’aime beaucoup ton billet. Toujours du plaisir et de la déception cette année encore mais bon, j’ai déjà hâte de savoir ce dont elle nous parlera l’an prochain. Si seulement elle pouvait se surpasser!

    • 10 septembre 2011 at 1:06

      En attendant qu’elle se surpasse (espérons le retour du talent comme dans » hygiène de l’assassin »ou »métaphysique des tubes »), tu peux toujours la lire dans ses chroniques littéraires dans Le Monde et l’écouter sur Europe1 où elle aussi une petite place !

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