Littérature

[Livre – critique] Le Cimetière de Prague d’Umberto Eco: La vérité est ailleurs

by Philip Pick20 août 2011
LA CRITIQUE

Couverture Le Cimetière de Prague par Umberto Eco

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Umberto Eco nous a vraiment gâté avec la sortie de son nouveau roman Le Cimetière de Prague cette année. Son héros slalome entre personnages historiques et complots antisémites. Une intrigue à tiroirs délicieuse.

Le livre a soulevé une grande polémique en Italie car il dépeint le portrait d’un héros antisémite plus vrai que nature, que certains trouveront décrit avec beaucoup trop de complaisance de la part de l’auteur. Il est vrai que par moments cela peut devenir troublant de lire autant de stéréotypes grossiers et haineux énumérés sur une même page. Mais c’est justement par cette exagération extrême, cet exercice de style, qu’Umberto Eco décortique le mécanisme de la haine. Il dessine, non sans humour parfois, une caricature poussée d’un vilain lui-même caricaturant ces autres qu’il déteste.

Le personnage principal, Simon Simonini, engagé dans divers complots de la fin du 19ème siècle se retrouve à falsifier des documents parmi lesquels les fameux Protocoles des sages de Sion: le document qui devait faire croire au monde entier que Juifs et francs-maçons complotaient (la nuit dans le cimetière de Prague) pour conquérir le monde. Un texte reconnu comme faux qui a réellement existé et qui servira plus tard à Adolf Hitler pour justifier ses propos dans Mein Kampf.

Le vieux Cimetière juif de Prague en 2010

Le vieux Cimetière juif de Prague en décembre 2010

Simon Simonini se retrouve ainsi dans une intrigue de meurtres, d’espionnage, de messes noires et de folies schizophrènes alors que la trame de fond aborde de nombreux complots contre les Juifs, les francs-maçons et les jésuites. Dans une ambiance de fin siècle parfaitement maîtrisée (les descriptions érudites d’Eco sont minutieuses et délectables), on croise, au fil des pages, de nombreux personnages historiques de Marcel Proust à Alexandre Dumas en passant par Garibaldi et Dreyfus.

Umberto Eco définit son roman comme relatant des faits réels agglomérés autour d’un anti-héros fictif. On imagine bien l’auteur plongé des heures dans ses travaux de recherches, dans les vieilles bibliothèques, en quête d’informations lui permettant de coller au plus près de la vérité historique. L’avantage de relater l’Histoire au travers d’un roman, c’est qu’on peut y insuffler une qualité narrative qu’Eco contrôle à merveille jusqu’à la révélation finale.

J’ai apprécié ce décorticage du mécanisme de la haine du personnage principal, et par extension celle des antisémites, par le biais de ce journal intime. Cependant l’aspect  le plus captivant pour moi, c’est ce faussaire qui fabrique de toutes pièces des documents historiques pour servir sa cause. La manipulation de l’opinion publique par le faux. La mise en place complexe de complots contre ses adversaires qu’on imagine, de leur côté, occupés aux mêmes préparatifs. Deux ou trois camps s’affrontant et s’espionnant pour faire valoir par la force tactique son pouvoir sur l’autre. Un cercle vicieux alimenté par la paranoïa, les idées reçues, quelques vérités et beaucoup de mensonges. En se plaçant dans la tête de celui qui fut à l’origine de la rédaction des Protocoles des sages de Sion, et avec le recul historique que nous avons aujourd’hui, nous assistons à la naissance d’un texte qui ira jusqu’à justifier le génocide nazi pendant la deuxième guerre mondiale. Il serait donc peu judicieux de prendre Umberto Eco pour un antisémite. Son roman s’attaque directement aux arguments de la propagande anti-juive, qu’il détruit soigneusement a coup de vérités restaurées. Un acte d’écrivain sans conteste plus utile et plus intellectuel, que de simplement parler du bien et du mal.

Cependant, je trouve amusant que cette quête de vérité, mettant en scène un faussaire, passe par le biais d’un roman. Car ce roman, pour exister, nécessite lui-même que les évènements historiques soient modifiés, embellis et étayés par l’imagination de l’écrivain. Umberto Eco n’est-il donc pas lui même un faussaire lorsqu’il invente des dialogues prêtés à de grands personnages historiques? Et s’il n’invente pas, qu’il retranscrit des textes glanés ça et là dans les livres d’Histoire, tel un Michel Houellebecq sur Wikipédia pour écrire La carte et le territoire, comment peut-il s’assurer de leur authenticité? La vérité objective ne se trouverait donc pas plus dans ce roman? Je sais que mon approche est poussive mais cette réflexion sur la quête de la vérité est non sans me rappeler la démarche de Iain Pears dans son fabuleux, et tout aussi érudit, Le Cercle et la croix (1999). La démarche de Pears, à l’époque, était de mettre en avant, au travers quatre récits différents d’un même meurtre, l’idée de Voltaire que chacun ne détient qu’un peu de la vérité objective. Une vérité quasiment totalement en dehors du récit. Car ce récit est composé lui-même de témoignages viciés par la dissimulation, les idées préconçues, l’égocentrisme ou les croyances religieuses.

Si l’on part du principe qu’Umberto Eco choisit précisément de narrer des évènements historiques par  le biais d’un journal intime et de lettres écrites par un personnage schizophrène et amnésique, on peut penser qu’il joue avec son lecteur. Une mise en garde à la fois contre les grandes vérités de l’opinion publique mais aussi contre celles narrées dans ses propres romans.

Attention à ce qu’on vous raconte, dans les romans comme dans la vie.

Philip Pick

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