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[Spectacle – Critique] Dieudonné "Rendez-nous Jésus" L’essoufflement ou l’enlisement

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Dieudonné est productif : chaque année, un nouveau spectacle est programmé, et en août, les plus fidèles peuvent courir au théâtre de la main d’or pour savourer les dernières facéties provocatrices de l’artiste. Un nouveau spectacle qui peut faire sourire et rire parfois, car l’artiste est talentueux, c’est absolument indéniable. Mais il est habile aussi, et le spectacle laisse parfois un scepticisme trop grand pour être honnête… Les shows de Dieudonné sont de plus en plus prévisibles, de moins en moins bons, de plus en plus enlisés dans une communication de la victimisation, thème qu’il ne cesse pourtant de vouloir dénoncer… Un paradoxe duquel il semble désormais loin de sortir…

Ce nouveau spectacle Rendez-nous Jésus aurait pu livrer un regard pointu et délicieux sur la religion, subtil et grinçant. Celle-ci est un thème récurrent chez Dieudonné, qui critique depuis toujours son emprise grotesque sur la pensée, le libre-arbitre et l’intelligence légitime de l’Homme. A ce titre, Le Divorce de Patrick reste son meilleur spectacle, dans lequel il taclait sans retenue chacune des trois religions monothéistes : Islam, Christianisme et Judaïsme. Mais dans ce nouveau spectacle, la crainte amorcée lors des  trois précédents shows se confirme : l’auteur s’essoufle et les spectacles sont moins bien écrits, moins réfléchis, moins aiguisés et moins tranchants que les premiers. Au contraire, les spectacles de Dieudonné donnent à présent l’impression d’être « faciles » …

Affiche du spectacle Le divorce de Patrick 2003

Le comique a longtemps reproché, à juste titre, aux autres comiques des facilités honteuses pour gagner le public et s’assurer quelques rires, il en a même fait des sketches dans ses précédents spectacles. Le voici aujourd’hui usant et abusant de gimmicks, de blagues récurrentes dont se délecte son public. Il y a là une manière honorable de nouer une relation intime avec ses spectateurs, mais il y a en même temps la déception de voir un artiste talentueux ne pas s’aventurer vers d’autres défis scéniques. (Le « capo » aux accents germanique qui exige l’extinction des portables, la « quenelle », la grimace du « chat » qui crâche de mécontentement, le bruit de bouche sifflotant qui accompagne une main levée pour annoncer l’excellence ou l’aberration d’un propos, le gargarisme qui prolonge les fins de mots ou de phrases pour signifier une dénonciation, souvent suivi d’un « n’importe quoi » tonitruant, quelques « ferme-la » lancés ça et là etc.). Dieudonné, incontestablement, a su construire une relation ténue et forte avec son public, qui croit partager avec lui une connivence précieuse. Deux fidèles de Dieudonné se reconnaissent aussitôt et ils s’enorgeuillent alors de faire partie des rares à maîtriser les codes du « patron ». Rien d’anormal à construire et à consolider une relation avec son public. Pourtant, Dieudonné sombre avec cela dans une facilité qu’il a souvent dénoncée et à laquelle, auparavant, il savait échapper.

Depuis que Dieudonné a été mis « au placard », l’artiste avait pris une voie difficile et risquée mais au combien intéressante. Il s’agissait pour lui d’élaborer une œuvre dont le sujet serait sa propre histoire, une œuvre qui s’alimenterait de son vécu, de sa mise au pilori ; et, en même temps que l’auteur construisait les chapitres de son œuvre, il creusait le sillon de la réflexion sur la liberté d’expression. Chaque scandale, chaque « dérapage » était l’occasion d’assurer un nouvelle pensée, mise sous forme de sketch, sur les pressions, les groupes d’influence, les lobbies ou les moralistes… Cependant, il faut se rendre à l’évidence, Dieudonné, qui a toujours ouvert  les yeux d’autrui sur l’incohérence de la censure à son égard, se met aujourd’hui des œillères : tout est manipulation, lobby sioniste (et on en arrive clairement aujourd’hui à un lobby juif…), au point qu’il en arrive presque, c’est l’inquiétude, à être lui-même manipulateur…

Jadis, Dieudonné savait critiquer sans peur toute religion et forme de pression morale et intellectuelle. Aujourd’hui, son spectacle Rendez-nous Jésus aurait pu être l’occasion, pour le talentueux polémiste qu’il est, de dénoncer les disputes stériles que se livrent les trois grandes religions monothéistes autour de ce prophète. Las, c’est surtout l’occasion, dans ce spectacle, de critiquer curieusement la religion hébraïque, à sens unique. En guise d’exemple…Dans un sketch, où des représentants de toutes les religions discutent de Jésus, le Judaïsme est davantage attaqué que les deux autres: le personnage représentant l’Islam s’attaque violemment au Judaisme, et aux Juifs, éructant férocement des propos terribles sur « les qualités d’Hitler », qui « n’a pas fini le travail », menaçant de « trancher la gorge » des Juifs, etc… On pourra toujours dire, et c’est aussi vrai, que Dieudonné attaque violemment l’antisémitisme latent chez certains Musulmans, puisqu’il interprète un personnage extrème, mais enfin, les propos ont  un écho troublant dans la salle : tout le monde rit aux éclats… (Les autres personnages de ce sketch sont alors effacés, de la représentante de la communauté homosexuelle, à celui du monde athée, en passant par l’Africain, représentant les victimes d’une évangélisation massive)

D’ailleurs, il est assez intéressant de voir à quel point les propos les plus injurieux sont tenus par les personnages interprétés par Dieudonné, et non par Dieudonné lui-même, qui, lorsqu’il est en version stand-up est bien plus prudent… Dieudonné a toujours donné l’impression de dénoncer l’imbécile lorsqu’il fait tenir des propos aussi terribles à ses personnages, mais, au fur et à mesure que le temps passe, la frontière entre la bêtise crasse de l’abruti, qu’il interprète, et le discours critique et limite qu’il tient lui-même s’affine et devient poreuse… Il y a des moments où l’on est mal à l’aise…

Enfin, ce que Dieudonné a toujours voulu dénoncer, à travers ses spectacles est aujourd’hui l’essence même de ses sketches, la trame invariable. On commence le spectacle par un Dieudonné en cage, bridé à nouveau. Et l’artiste, qui critiquait, à juste titre pour certains et à tort pour d’autres, la victimisation dont ferait preuve le peuple juif (au point de parler de « pornographie mémorielle ») fait de celle-ci sa propre destinée : il se place perpétuellement en victime, en cible, et chacun de ses spectacles devient une commémoration de l’époque où il savait allier humour incisif et réflexion fine (sur la loi Gayssot, sur l’évangélisation, sur l’athéisme, sur  les limites de la provocation, de la liberté d’expression et de la contradiction).

Dans ce spectacle, il n’évite pas la politique, et plonge évidemment avec délectation dans les affres de l’affaire Diallo-Strauss Khan. Là où il aurait pu dénoncer seulement l’argent, le pouvoir, la justice, les groupes d’influence et  les arrangements entre amis, il dévie encore sur la question juive et le « lobby juif », sombrant dans l’amalgame étrange, en profitant pour placer les affaires de mœurs de Woody Allen (le mariage avec sa fille adoptive) et  Roman Polanski (l’abus d’une mineur droguée) aux côtés de Dutroux (pédophile notoire) par exemple, histoire de montrer en substance qu’être juif permettrait de mieux s’en sortir… Il n’oublie pas de parler de Bernard Henry-Lévy, comme à son habitude… Il parle  aussi en même temps de Bertrantd Cantat à Avignon… Tout cela l’un dans l’autre et on arrive à une confusion du propos un peu tendancieuse…

Par ailleurs, il se livre de nouveau à une critique de la pensée unique, pendant une dizaine de minutes. Exercice intéressant, qui mérite une réflexion sur ce qui peut être mis en doute ou non dans l’histoire. Mais le sujet est glissant, et Dieudonné n’évite pas la chute. Il plonge dans la provocation et son propos, qui mérite pourtant légitimement une discussion ou un débat, en devient irrémédiablement caduque. Peut-on imaginer un éventuel complot des attentats du 11 septembre, comme on s’autorise à imaginer un complot sur l’affaire DSK ou Polanski? Et il rajoute alors, qu’on peut donc aussi se questionner sur l’éventualité d’un complot sur l’existence des chambres à gaz? A l’origine, la réflexion sur le doute ou la vérité historique est digne, presque philosophique, rejoignant les interrogations perplexes de certains historiens lors de la loi Gayssot puis, dans la foulée, de la loi Taubira, sur la légitimité d’un État à écrire l’histoire d’un point de vue officiel, donc unique. La réflexion sous-jacente, dans ce sketch, sur ce qui nous est permis de remettre en question et ce qui ne nous est pas permis, est absolument pertinente… Mais la provocation est telle que l’on s’interroge sur la volonté de questionnement de Dieudonné. Il a déjà sa réponse: le lobby juif…

Et pourtant, Dieudonné est véritablement talentueux, extrêmement doué, et la salle rit et s’époumone. Le bonhomme est drôle, tout simplement. Entre les dérapages ou les propos « limites », les blagues bancales et les sempiternelles « trucs » de comique, Dieudonné livre des interprétations tonitruantes de personnages, absolument drôles et caricaturés à envie. C’est un acteur formidable et les mots font mouche, les dialogues sont bien écrits (Après Audiard, il y a Dieudonné…) Même celui qui grimace à certains moments du spectacle se surprend à rire aux éclats à d’autres….

Pourquoi Dieudonné est-il forcé de sombrer dans la facilité ? Il lui faut plaire à son public, désormais restreint. Moins d’exposition médiatique, donc plus de possibilité de gagner un public plus large. Les mêmes donc, toujours fidèles, et pour ne pas les perdre, il faut leur donner ce qu’ils attendent… S’enfermer ainsi dans le running-gag, auquel fait partie désormais, hélas, la dénonciation auprès de son public de la  censure des politiques et du lobby juif dont il serait la victime…. Plus les spectacles se succèdent et moins Dieudonné évite cet écueil. Il serait quand même bon de se demander si les responsables de cette « extrémisation » du propos de l’artiste ne sont pas ceux-là mêmes qui ont voulu le « cacher », pour éviter que ses propos soient diffusés… Le sketch qui a tout déclenché, sur France 3, le 1er décembre 2003,  est pourtant incomparablement moins polémique que la plupart des derniers spectacles… A n’en pas douter, si cette mise au pilori, il y a quelques années, n’avait pas eu lieu, Dieudonné ne serait pas devenu l’homme d’aujourd’hui, aux propos sans cesse sur le fil (ou pire)…

Ceux qui avaient peur ont créé le monstre de leur chimère…. C’est tout le paradoxe…

On reproche à Dieudonné une certaine incitation à la haine. Il termine son spectacle par un sketch sur l’amour de l’autre, interprétant la réincarnation de Jésus,  sketch qu’il ponctue par un « aimez-vous ». Assurément, son spectacle n’a absolument pas incité à la haine, n’en déplaise à ses détracteurs. Mais, n’en déplaise à Monsieur Dieudonné M’Bala M’Bala, son spectacle n’a pas incité à l’amour de l’autre non plus, il a plutôt incité à la méfiance d’une certaine partie de la population (riches, juifs, politiques… et on s’approche encore du réducteur et de l’amalgame…)

Rick Panegy