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Littérature

[Livre – Critique] Faggots de Larry Kramer : Homosexualité, de la controverse à l’éveil des consciences

by Philip Pick24 septembre 2011
LA CRITIQUE

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Le roman Faggots (insulte en anglais équivalente à « tarlouzes » en français) que Larry Kramer a publié en 1978 est l’un des livres les plus controversés et les plus vendus de la littérature homosexuelle américaine. Dépeignant la vie débridée de la communauté gay new-yorkaise des années 70 avec un regard tranchant, le roman a choqué le grand public et les homosexuels de l’époque. Rejeté puis réhabilité, il n’a toujours pas trouvé de traduction française.

L’histoire nous amène à la rencontre de plusieurs personnages qui fourmillent au sein de la communauté gay américaine des années 70. Mais le personnage principal, fortement inspiré de l’auteur lui-même, est Fred Lemish, un scénariste de 40 ans las de ses ébats sans lendemain, en quête du véritable amour. Mais très vite, on comprend que le mode de vie et le terrain de chasse de Fred sont viciés. Il est persuadé que sa dernière rencontre, le mystérieux Dinky, adepte du cuir et des pratiques sadomasochistes, est le candidat idéal pour réaliser son rêve. Fred semble conscient que l’objet de son dévolu est frivole et peu enclin à vivre une vie de couple, mais la puissance de son désir est telle qu’elle semble l’aveugler, jusqu’à la névrose, sur les débouchées réelles de cette rencontre.

Larry Kramer décrit, dans ce roman, une communauté engluée dans ses propres codes. Des codes basés, d’un côté, sur une sexualité exacerbée et assumée et, de l’autre, le rejet volontaire du modèle hétérosexuel. La vie dans Greenwich Village se résume ici à quelques ingrédients: une sexualité omniprésente et souvent décrite avec beaucoup d’humour mais de manière très crue (échangisme, sadomasochisme, bondage, inceste, tournantes, scatologie…), beaucoup de drogues et des fêtes constantes dans les bars et les boites de nuit. Au fil des pages de cette satire, le héros découvre qu’il est entouré de gens faussement joyeux, malheureux de ne pouvoir trouver l’amour dans ce mode de vie ultra-sexuel. Le livre décrit de nombreuses rencontres superficielles où, tour à tour, au moins l’un des protagonistes est traversé par un espoir, un désir humain d’aimer et d’être aimé, même chez les personnages les plus froids en surface. De déception en déception, chaque personnage, même secondaire, semble porter en lui, des blessures de plus en plus profondes, noyées dans la drogue et le sexe. Un cercle vicieux et auto-destructeur dans lequel la communauté gay de l’époque semble aspirée. Le héros, lui même, habitué du cruising, des saunas et des backrooms, est à la fois un fin connaisseur du milieu et dégouté par ce qui l’entoure. Il n’est même pas évident au final que ce héros parviendra à s’affranchir de ce monde dont il est profondément dépendant, mais l’issue, même si elle est difficile, semble claire pour Kramer: la fuite.

La sortie du roman en 1978 fait scandale chez les homosexuels qui rejettent ce portrait violent et misérable qu’en a fait Larry Kramer, accusé de haïr sa propre communauté. A l’époque, le livre est retiré de la librairie Oscar Wilde Memorial bookstore, l’unique librairie gay de New York. Ce n’est que dix ans plus tard, avec l’arrivée massive du SIDA, que le roman trouvera sa place. Il servira à éveiller les consciences sur les pratiques sexuelles dans la communauté gay et de leurs conséquences directes sur la propagation rapide de la maladie. Au même moment Larry Kramer fondera l’association de lutte contre le SIDA la plus puissante et la plus virulente aux États-Unis: ACT-UP.

Certes, ce roman est depuis utilisé dans le cadre des études en sociologie et en littérature sur l’homosexualité. Il  est devenu depuis, un best-seller (désormais disponible à la librairie Oscar Wilde de New York). Il a permis une réelle prise de conscience face au virus du SIDA au sein même de la communauté homosexuelle et de l’opinion publique. Il est sans conteste un témoignage essentiel d’une époque et d’une communauté. Cependant, il n’en reste pas moins une satire ultra-moralisatrice.

Philip Pick

Couverture et peinture par le peintre Michael Leonard

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