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[Danse – Critique] : Ballets de Lifar (Phèdre) et Ratmansky (Psyché) à l’Opéra Garnier : Décevant…

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L’opéra Garnier ouvre sa saison « ballet » avec un dyptique artificiel :  Serge Lifar et Alexei Ratmansky se partagent la soirée autour des mythes et de la beauté, de la jalousie et de ses tourments.

Une soirée qui met à mal la mythologie et la tragédie, en les traitant avec artifice. Tout Cocteau qu’on soit, on peut faire des erreurs, sa création Phèdre dans les années 50 n’est pas une réussite, l’épreuve du temps a fini de l’achever, mal aidée par une chorégraphie angulaire et trop tranchée de Lifar. Ratmansky rate le coche avec sa création Psyché, dont l’essence mythologie et l’aspect symbolique  sont effacés, gommés par une mousseline sucrée trop lisse pour correspondre au mythe. La collaboration avec Karen Kilimnik et Adeline André (décors et costumes) n’est pas féconde…

Première Partie : Phèdre – Serge Lifar

Serge Lifar, grand chorégraphe du 20ème siècle, figure essentielle  de Garnier (il fut directeur du Ballet de l’Opéra de Paris) est remis à l’honneur dans la première partie. Claude Bessy, jadis intronisée « Etoile » par Lifar, et ayant dansé elle-même ce Phèdre, aide à la remise sur pied de ce ballet atypique, dont les décors et les costumes sont signés Jean Cocteau.

Sur une musique de Georges Auric, Serge Lifar a composé une « action dansée » retraçant les tourments de Phèdre, éprise de son beau-fils Hippolyte, pendant que son époux Thésée, est à la guerre. Hippolyte la repousse et le retour de Thésée n’apportera que néfastes conséquences. Le ballet mêle théâtre et danse, habilement, et pourrait donner naissance à un genre à part entière, entre chorégraphie et théâtre dansé. Les décors mis en place par Jean Cocteau pourraient eux-aussi renforcer cette impression de tragédie théâtrale avec la présence, solennelle, d’un théâtre (temple?) antique au cœur de la scène.

Mais le propos, tragique,  et l’ambition, respectable, d’une mise en scène nouvelle et créative, pour l’époque, sont mis à mal par un ensemble trop surprenant. Les chorégraphies de Lifar, toujours très angulaires, sont « simplistes » : trop « calées » sur la musique d’Auric, elles finissent par donner l’impression d’une chorégraphie faite par un groupe d’adolescents, qui, manquant de créativité, placera un mouvement sur chaque note ou chaque changement de rythme de la partition. Les costumes, colorés, acidulés, ne font que renforcer cette impression de kermesse joyeuse : on chercherait presque des parents avec camescopes à l’orchestre… Des perruques blondes platines et des  petites capes finissent de donner le ton : le ridicule plane autour des danseurs, qui peinent à dépasser le statut de « super-héros » de l’antiquité…

Marie-Agnès Gillot tarde à éblouir. L’étoile, affublée d’un costume rouge et noir digne de la Reine de Blanche-Neige de Disney,  se libère dès le retour de Thésée  pour montrer l’étendu de ses talents. Marie-Agnès Gillot peut surjouer, en rajouter dans le tragique : rien n’est subtile depuis le début de ce ballet. L’égocentrisme de l’étoile/Phèdre peut éclater, il n’en servira que mieux l’ensemble. Nicolas LeRiche, en Thésée éteint, déçoit un peu  et le danseur-étoile étincelant dans son Caligula, par exemple, semble ici un peu vieux et fatigué (où sont ses envolées, sa légèreté, son côté aérien…?)

Finallement, Hippolyte est peut être le personnage le plus agréable : Karl Paquette se débat pendant tout le ballet pour montrer qu’il sait danser : son costume, le plus ridicule de tous , le force sans doute à essayer de transcender sa condition.

Claude Bessy dans le Phèdre de 1950

Un spectacle, décalé, absolument anachronique, qui serait hué s’il avait été créé cette année, incontestablement. Mais l’essentiel réside dans le fait qu’il nous replonge au milieu du 20ème siècle, dans un univers artistique en pleine révolution, où créateurs se détachaient du classicisme pour explorer l’art d’une autre manière, plus radicale, plus « moderne ». Nous voici aux côtés de Cocteau et de Lifar, en 1950, bien avant que Chagall ne peigne son magnifique plafond  : c’est bien la preuve que modernité et créativité auront toujours, selon les époques et les sensibilités, une acception différente.

Deuxième Partie : Psyché – Alexei Ratmansky

Psyché est si belle qu’elle met en péril la réputation de Venus. Celle-ci charge Eros de la rendre amoureuse du plus laid mortel qui soit. Mais Eros, atteint d’une de ses propres flèches, tombe amoureux de Psyché. Venus pardonnera et c’est par  l’union entre Eros et Psyché que se terminera le mythe…

La deuxième partie de soirée est la nouvelle création de Alexei Ratmansky, chorégraphe russe et ancien directeur du ballet du Bolchoï. Son action à la tête du Ballet du Bolchoï a été fructueuse, on pouvait donc s’attendre à une création digne et puissante.

Le Phèdre de Lifar nous avait laissé sur notre faim… Nous espérions que Ratmansky allait relever la qualité lyrique et esthétique de la soirée et l’ouverture de son ballet, sur la partition de César Franck, laisse espérer le meilleur : une mise en scène sobre, aux éclairages sombres et chaleureux. Mais rapidement, décors en panneaux suspendus absurdes et personnages quasi-ridicules envahissent la scène : les deux soeurs, sorties d’Arthur et les Minmoys de Besson, les vents et autres danseurs agités parasitent les évolutions grâcieuses de Mathieu Ganio (Eros) et de Clairemarie Osta (Psyché).

Finalement, Psyché n’offre que deux moments de légèreté et de beauté, où le côté « fleur-bleue » fait place à la véritable grâce: ce sont les ébats entre les deux étoiles Ganio et Osta. Quel dommage que Ratmansky n’ait pas su dépasser l’apparence niaise et miéleuse du mythe pour en faire une véritable parabole de la passion, de l’amour et du reflet de l’être aimé… En lieu et place, nous avons le droit à du premier degré simpliste et  « nunuche », qui atteint son paroxysme lors du mariage final, véritable cliché du bonheur…

Décors de Karen Kilimnik et Costumes de Adeline André

Mention spéciale à Mathieu Ganio, qui remplace Benjamin Pech pour les dernières représentations, et qui incarne un Eros touchant, qui n’a aucune emprise sur l’amour qu’il a pourtant l’habitude de distribuer. Le talent de ce danseur, nommé étoile très jeune (à 20ans), tranche avec la performance d’ Amandine Albisson, en Venus excitée, qui s’acharne à galoper sans élégance, avec un manque de fluidité agaçant, engoncée dans un costume digne d’un clip d’ABBA…. Mais elle a encore le temps…

Une soirée qui ne marquera donc pas les esprits, avec une seconde partie finalement moins bonne que la première, chose qu’on croyait difficilement possible après avoir assisté au premier ballet ! Espérons que la suite de la saison sera de meilleure facture !

Rick Panegy