[Théatre – Critique] La Douleur (Marguerite Duras) à l’Atelier: Sublime Dominique Blanc

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On ne peut ressortir qu’ébranlé après avoir assisté à une représentation de La Douleur au théâtre de l’Atelier. La performance de Dominique Blanc sublime totalement le texte adapté du récit autobiographique du même nom de Marguerite Duras. Trente représentations exceptionnelles au Théâtre de l’Atelier à ne rater sous aucun prétexte!

Seule sur les planches, dans une mise en scène des plus sobres de Patrice Chéreau  en collaboration avec Thierry Thieû Niang, la femme qu’incarne Dominique Blanc retrouve un vieux carnet bleu dans lequel elle a noté, des années auparavant,  les sentiments qui l’ont traversée pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle y décrit plus précisément l’attente du retour de son mari Robert L. (Robert Antelme dans la vraie vie), déporté dans le camp de concentration de réfugiés politiques de Dachau en Allemagne. Dans la dernière partie de la pièce, elle décrit le retour troublant d’un homme vidé, torturé et à deux doigts de la mort. Un mari qui ne sera plus jamais la même personne.

Le texte de Marguerite Duras sur cet épisode terrible qu’elle et son mari ont réellement vécu est fort troublant. Dominique Blanc, qui a amplement mérité son Molière de la comédienne en 2010 pour ce rôle, utilise tout son talent pour nous transmettre cette folie de l’attente, cette émotion des retrouvailles et ce choc de la découverte. Une grande performance de diction pour faire vivre ce texte souvent cru, narré à la première personne et qui traverse plusieurs des personnages qui hantent ses souvenirs. On pourrait reprocher au duo Chéreau / Thieû Niang d’avoir eu recours à une mise en scène simpliste (pas de décors, une table et quelques chaises, peu de mouvements dans l’espace) mais cela ne fait que renforcer la présence hypnotique de Dominique Blanc, totalement habitée par son personnage torturé par « la douleur » de sa mémoire.

En plus d’assister à une performance de haut vol, le texte en lui même est absolument saisissant, direct et à l’image de la personnalité de Duras. Il s’agit d’un récit émouvant, témoin de l’Histoire. On y voit Marguerite Duras, pendant la Deuxième Guerre Mondiale, rejoindre la Résistance en compagnie de son amant D. (Dionys Mascolo) et de Morland (François Mitterrand) et interroger les déportés de retour des camps de concentration. Les descriptions de ses victimes du Nazisme glacent le sang. L’écriture de Duras est prenante, précise et aiguisée.  Non seulement pointe-t-elle du doigt l’Europe entière et l’Homme, pour les horreurs des camps, elle tacle aussi, au passage, l’emprise du gaullisme sur la France et la droite en général (le recueil La Douleur est parut en 1985). Elle déplore l’empressement de De Gaulle à se réjouir de la fin de la guerre sans en assumer « la douleur » qu’elle a provoqué sur les survivants et leur entourage jusqu’à la fin de leur vie. Elle méprise cette France soumise aux États-Unis, qui proclame une journée de deuil national lors de la mort de Franklin D. Roosevelt mais pas pour les déportés. Elle « conchie » ceux qui pourraient être simplement dégoutés par ses descriptions des excréments inhumains de son mari détruit à son retour de Dachau…

C’est donc la conjugaison d’un texte puissant, d’un témoignage percutant et d’une performance remarquable qui fait de La Douleur une pièce incontournable.

Si vous souhaitez vivre un moment exceptionnel de théâtre, réservez rapidement vos places pour l’une des représentations jouées jusqu’au 22 octobre 2011 au Théâtre de l’Atelier à Paris (évitez le deuxième balcon côté pair la visibilité y est très mauvaise).

Philip Pick

2 Comments

  1. mimylasouris dit :

    Oups. Apparemment, il n’y a plus de place.

    1. Rick et Pick dit :

      Dommage ! Guette les éventuelles tournées et reprises car cette pièce a énormément été joué depuis sa création !!!

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