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[Film – Critique] The Artist (Michel Hazanavicius) : Entre hommage réussi et amour déraisonnable

by Rick Panegy24 octobre 2011
LA CRITIQUE

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Succès indéniable de l’automne 2011, le film de Michel Hazanavicius, The Artist fait l’unanimité des critiques : spectateurs et presse s’accordent pour encenser ce long métrage original, véritable objet atypique de l’industrie cinématographique contemporaine. Présenté au Festival de Cannes, où Jean Dujardin se voit attribué un prix d’interprétation mérité, pressenti pour les Oscars et, assurément, déjà placé pour les Césars, The Artist séduit, réjouit les plus cinéphiles et les moins avertis.  Un hommage brillant, un salut respectueux et humble au cinéma. Cependant, Hazanavicius, en même temps qu’il réalise une œuvre absolument respectable, embrasse ce que le spectateur lambda et amateur croit voir dénoncé dans ce film : le marketing et l’industrie de masse du cinéma ; car la mondialisation et Hollywood sont loin d’être fuis par le réalisateur, bien au contraire…

On ne reviendra que brièvement sur les qualités du film, évidentes, tant elles ont été, dans la presse et sur internet, analysées, décrites et énumérées. The Artist est un film en Noir et Blanc et muet. La photographie de Guillaume Schiffman est parfaite et la musique de Ludovic Bource l’est encore plus (on est prêt à parier sur une pluie de récompenses). Les costumes de Mark Bridges sont fidèles. La réalisation d’Hazanavicius est maîtrisée : les plans, le montage, la mise en scène est bonne, tout semble renvoyer aux années 1920, l’époque à laquelle se déroule le film. Hazanavicius est bien connu pour son art du pastiche et des références honnêtes (les OSS rendaient déjà un bel hommage aux séries B) et The Artist colle parfaitement au style du cinéma des années 20, bien au delà du Noir&Blanc ou de l’absence de paroles. Les plans et le montage font souvent allusions aux techniques de l’époque, même si parfois, on reconnaît l’usage d’ une caméra  et d’un œil plus modernes…

Avec The Artist, Hazanavicius, c’est évident, rend hommage à cette époque, de manière respectueuse, admettant l’héritage impérieux des talents qui le précèdent. L’intrigue qu’il nous révèle est d’une banalité et d’un creux indiscutables. Mais peu importe, Chaplin lui-même, notamment dans Les lumières de la ville a signé l’un des chefs d’œuvre absolu de l’histoire du cinéma en narrant pourtant une histoire assez simple. La rencontre amoureuse entre ses personnages George Valentin (Jean Dujardin) et Peppy Miller (Bérénice Béjo) est une surface, une base facile sur laquelle le réalisateur va construire son discours critique et nostalgique, bien que fataliste et réaliste. Le passage du cinéma muet au cinéma parlant, dans les années 1920 est l’occasion pour les producteurs d’un nouveau pari (et souvent d’argent), pour les spectateurs d’une découverte et pour le cinéma d’un progrès indéniable qui laissera de côté bon nombre d’artistes. Ces stars incontestables d’une époque qui, déclarée techniquement révolue, les plongera dans l’anonymat, sont pathétiques et attendrissantes. L’image de soi, le rejet, la dépression guettent l’artiste oublié (George Valentin) et Hazanavicius aborde cet état avec gravité, derrière des scènes comiques efficaces, emmenées par un Jean Dujardin toujours convaincant. Les tentatives de suicide de l’artiste révèlent la dureté de la transition, symbolisant une rupture avec une époque.

Bérénice Béjo dans une des scènes les plus poétiques du film, digne de Chaplin

The Artist montre comment, rapidement, le parlant prend la place du muet. Techniquement, et logiquement, le film aurait du être parlant : on filme le passage au sonore, on est donc capable de mettre du son dans le film. Mais le choix d’Hazanavicius de tout raconter sans parole, permet de comprendre l’enfermement du héros, son inaptitude au monde qui l’entoure et, par conséquent, son incapacité à s’adapter au cinéma parlant. Le début du film montre un film dans le film. Le film est muet. Mais les spectateurs, eux, ne le sont pas : pourtant on n’entend ni les applaudissements ni les voix de George Valentin et de ses interlocuteurs, en coulisse. Un paradoxe qui plonge de suite le film dans un discours moins narratif qu’il n’y parait : Hazanavicius cherche d’emblée à capter l’isolement d’un acteur du muet du reste du monde. Il vit comme ses films. Il vit sans  voix… Sa prise de conscience de la prise de pouvoir du son est tout à fait troublante au milieu du film : se refusant à s’entendre, lui, acteur muet, malgré ses cris, il perçoit avec horreur les bruits des objets qui l’entourent.  Scène surréaliste de toute beauté, elle dévoilera les doutes et les angoisses.

On pense à Greta Garbo, à Joan Crawford, ces actrices qui ont su passer du muet au parlant. On pense à Gloria Sawnson, qui a davantage souffert de ce passage. On pense à Douglas Fairbanks, Rudolph Valentino et surtout John Gilbert, de la vie duquel le film s’inspire assurément, qui ont vu leur carrière freinées ou stoppées par le passage au parlant, qu’on établit souvent en 1927, avec Le chanteur de jazz.

Un film qui rend hommage, plus qu’au cinéma muet ou au Noir&Blanc, au cinéma tout entier, à sa capacité à être vivant et à évoluer, à s’adapter aux techniques, toujours meilleures, et à s’approcher au plus prêt de la réalité…

Et pourtant, le paradoxe qui flotte autour du succès de ce film, de la publicité qui l’entoure, est déroutante. On entend le spectateur lambda  (pas le cinéphile) séduit par les critiques, penser qu’il s’agit là d’un film salvateur, bienvenu et attendu. Enfin, les entend-on, un film qui prend le contrepied de la surenchère du cinéma actuel ! Le numérique, les effets spéciaux, l’action au détriment de la beauté de l’image et du contenu etc. Le spectateur loue l’audace du Noir&Blanc et du muet, et épouse le courage du réalisateur sans mesure, comme pour mieux montrer à quel point il aime aussi autre chose que le cinéma (trop) moderne. En somme, un geste citoyen culturel… Curieusement, ce spectateur là est aussi celui qui se précipite dans les salles pour voir Avatar ou même Inception, La planète des singes ou Harry Potter, sans en critiquer le contenu (actions, effets spéciaux ou numérique)… (Pourtant, on  ne sait que trop que le cinéma d’action, les effets spéciaux et le numérique peuvent aussi produire un cinéma de qualité! Pourquoi les opposer au cinéma dont The Artist dessine les contours, en témoignage?) Curieusement, ce spectateur là est souvent celui qui ne regardera jamais un film en Noir&Blanc muet, et probablement rarement un film en Noir&Blanc parlant Il n’aura peut-être  jamais vu Sunset Boulevard (Billy Wilder) auquel The Artist fait plus que référence. Ce chef d’œuvre de 1950 racontait déjà le passage du muet au parlant, avec une force plus grande encore grâce à la présence de Gloria Swanson, star du muet que le passage au cinéma parlant a mis en difficulté. L’histoire de Norma Desmond, c’était un peu celle de Swanson… The Artist souffre ces dernières semaines d’un succès populaire qui est basé sur un paradoxe… Les spectateurs l’aiment pour de mauvaises raisons… Celles évoquées ci-dessus sont absurdes et sans fondement… Dommage…

Pire encore, et pour finir, on entend les mêmes, critiques français en plus, se repaitre et se gargariser d’un succès énorme, faisant la nique aux grosses productions internationales. Un chauvinisme aveugle, stupide, qui voile le regard creux de ceux qui le portent. On croit, de la foule de la masse aux élites de la presse (qui font l’opinion, on le sait), que The Artist  est l’opposé des monstres commerciaux, ces films de culture de masse qui envahissent, tels des rouleaux compresseurs, les écrans sans laisser de chance à la créativité. Si The Artist est parfaitement louable pour sa créativité, son originalité et son regard sur une époque, il n’en est pas moins un film aux volontés commerciales immenses, du propre aveux du réalisateur, qui lorgne sur un succès international grâce à l’absence de parole. Pour conquérir Hollywood et embrasser sa folie des grandeurs, on choisit de ne pas entendre la langue, et on choisit une intrigue qui se déroule à Hollywood. Ceux qui pensent aimer dans ce film le côté « nique » aux grands films hollywoodiens aux carrières internationales se fourvoient honteusement dans un patriotisme maladroit…

Ce film rend hommage au cinéma: le passage au parlant a été une véritable révolution. Il n’y a aucune nostalgie ou un aucun regret d’une époque dorée dans le film d’Hazanavicius, bien au contraire. Contrairement à ce que pourraient penser ceux qui croient que ce film dénonce les films « modernes », The Artist adopte un regard admiratif sur la capacité du monde du cinéma à évoluer : après le passage au parlant, le cinéma a adopté la couleur, puis les effets spéciaux et, plus tard, la 3D.  Chacune des techniques a connu balbutiements et maladresses mais, toujours, le cinéma a su progresser, techniquement pour offrir un cinéma sans cesse plus proche du spectateur, plus réel, plus crédible, comme un reflet de ce qu’il est ou de ce qu’il imagine. Croire que The Artist ferait l’éloge d’un époque disparue au détriment d’un cinéma d’aujourd’hui,  serait un contresens absolu…

On préfèrera garder de ce film ses qualités intrinsèques, et le jeu des acteurs. La musique, parfaite aussi… Et on mettra de côté les mauvaises raisons d’un amour déraisonné, embrasement collectif fondé, souvent, sur des erreurs d’appréciation….

Rick Panegy

Regarder la Bande-Annonce du film The Artist de Michel Hazanavicius (2011)

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Regarder l’Interview du réalisateur Michel Hazanavicius lors du Festival de Cannes

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Regarder l’Interview de Bérénice Béjo au sujet du film

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