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Musique

[Concert – Critique] The Cleveland Orchestra – Franz Welser-Möst : Stravinsky (Agon), Strauss (Métamorphoses) et Tchaïkovski (Symphonie N°4) – Salle Pleyel

by Rick Panegy26 octobre 2011
LA CRITIQUE

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Deux soirées. Seulement deux soirées. L’orchestre de Cleveland, l’un des plus prestigieux des États-unis, fait un détour par la France durant sa tournée européenne. Il passe à Paris, à la Salle Pleyel, le mardi 25 et le mercredi 26 octobre. Si vous les avez manqués, il ne vous reste plus qu’à filer au Luxembourg où ils se produiront ce week-end, ou attendre leur passage à Cologne, Linz ou à Vienne, au Musikverein (où le Cleveland est désormais partiellement résident!), durant le mois de novembre. Un orchestre moins connu du grand public, un chef plus discret mais une efficacité dans tous les répertoires et des initiatives nombreuses, pour faire vivre la musique.

A Pleyel, ils présentent l’Agon de Stravinsky, les métamorphoses de Richard Strauss et la Symphonie N°4 de Tchaikovski. Le second soir, les chanceux pourront écouter Ravel, Mendelssohn et Adams, un compositeur contemporain.

Récit d’une soirée inégale, mais à l’émotion crescendo…

20h. La cloche retentit, il est temps de s’installer. La salle n’est pas remplie, hélas… Les parisiens aiment Barenboim, Boulez, Colin Davis, Gardiner,  Dudamel, Abbado ou Gergiev, qui font salle comble sur leur simple nom… Et ils ont raison de se précipiter pour admirer ces chefs extraordinaires. La présence de la Staatskapelle, du London Symphony Orchestra, du Concertgebouw, du Mariinsky, du Berliner ou même du Los Angeles Philarmonic peut déplacer la foule. Les solistes Goerne, Lang Lang, Dessay ou Argerich remplissent la salle facilement aussi… Et les compositeur comme Mozart, Beethoven, voir Brahms avec certaines oeuvres auront toujours du succès…

Ce soir, c’est le Cleveland Orchestra, réputé davantage pour son répertoire moderne et la place qu’il fait à la création et à la musique contemporaine. Et à sa tête, le discret mais terriblement efficace Franz Welser-Möst. Pourtant, comme il le prouvera ce soir, Welser-Möst et le Cleveland Orchestra sont aussi à l’aise dans le Romantique. Les parisiens se sont moins déplacés.. .Dommage pour eux… Tant mieux pour les spectateurs qui, comme nous, n’avaient pas les meilleures places : ils grapilleront quelques rangs !!

Igor Stravinsky – Agon (1957)

La soirée débute par Stravinsky. Choix audacieux et peu populaire encore : ce n’est ni Petrouchka, ni l’oiseau de feu, ni le Sacre du printemps qu’on nous propose mais un ballet, Agon, d’une vingtaine de minutes. Le travail de Stravinsky sur le rythme, et  les disharmonies font mouche dans le Sacre du printemps, qui se placera comme l’œuvre charnière entre le romantisme et le moderne. Mais ici, ces éléments sont poussés à leur paroxysme, difficilement appréciable pour des profanes ou des amateurs de la période classique ou romantique : Agon, créé en 1957, soit 44 ans après le Sacre du Printemps, va laisser de nombreux spectateurs perplexes, par son imperméabilité. La réflexion musicale est quasi-mathématique.

Agon a été créée pour un ballet, avec la collaboration de Balanchine. Si de nombreuses musique de ballet se prêtent à la version orchestre de concert, celle-ci paraît bien délicate à proposer sans la chorégraphie et les danseurs. Agon, qui signifie « lutte », « combat » en grec, porte bien son nom : il faut sans cesse se démener pour ne pas être semer par la complexité et la faible générosité de l’oeuvre…

Richard Strauss – Métamorphoses (1945)

La demi-heure suivante sera de toute beauté. La profonde et grave composition de Richard Strauss plongera le spectateur dans une réflexion mélancolique et humaniste. Les Métamorphoses sont composées par Richard Strauss en 1945, à la fin de la seconde guerre mondiale, quand l’Allemagne est plongée dans un chaos moral désarmant. L’issue est désormais fatale et Richard Strauss semble se pencher sur cette anomalie de l’histoire. Les dernières années qu’il vient de vivre, et son pays tout entier aussi, sont si tragiques qu’il semble peu probable d’en sortir indemne. Les métamorphoses que composent Strauss sont probablement celles de son pays, de son âme et de l’humanité toute entière… La connivence malheureuse, bien connue,  que le compositeur entretint avec le régime Nazi, bien qu’il se soit rétracté rapidement, a assurément provoqué en lui une profonde réflexion. Les Métamorphoses sont une spirale de lamentations, une vague de peines au retour incessant et un tourbillon de thèmes entremêlés qui ne prennent aucune pause… Après les percussions et les rythmes du Agon de Stravinsky, l’orchestre, réduit à 23 cordes seulement, plonge toute la Salle Pleyel dans la réflexion et la profondeur : le monde désolé et dévasté, et les remords de Strauss, après la guerre et les idéologies barbares prennent soudainement une ampleur émouvante.

Franz Welser-Möst baisse sa baguette : la salle applaudit énergiquement et longuement. La fraîcheur du public, après Stravinsky, a disparu. Le public, ému, remercie l’orchestre et son chef avec émotion.

Piotr Ilitch Tchaïkovski – Symphonie N°4 (1877)

Tchaïkovski ou les tourments, la mélancolie et l’énergie… La symphonie N°4 débute la fameuse trilogie composée des 3 dernières symphonies de Tchaïkovski, ces symphonies dans lesquelles règnent un chagrin constant, une brume et un voile sur le dynamisme du compositeur russe, dans lesquelles encore dominent langueur et tristesse parfois… Tchaïkovski compose sa quatrième symphonie alors que son mariage bat de l’aile et que l’homme n’est pas heureux. Son homosexualité, connue, ne peut être la seule source des tourments qu’on décèle dans ses œuvres mais il est probable que le manque d’apaisement l’ait poussé à composer ces œuvres magistrales, d’une sensibilité extrême et d’une violence aux fulgurances impressionnantes. Sa Symphonie N°4 n’échappe pas à son style : on reconnait les cordes endiablées, les allures de « fanfares », les phrases musicales répétées et les variations de thèmes, les pizzicatis, toujours très nombreux et le folklore russe mêlé aux mélodies les plus entêtantes.  Cette symphonie débute par de puissants cuivres qui s’apaisent rapidement : comme pour marquer l’impossibilité d’un bonheur innocent, ce thème grave et fort des cuivres introduit tout le reste de la symphonie. C’est le fatum, le « destin », qui plane et guette … Tchaïkovski décrira l’introduction de son œuvre, ce fatum, dans une lettre à son amie Nadejda Von Meck (note du livret de la Salle Pleyel)  :

L’introduction est le germe de toute la symphonie, son idée principale. C’est le fatum, cette force inéluctable qui empêche l’aboutissement de l’élan vers le bonheur, qui veille jalousement à ce que le bien-être et la paix ne soient jamais parfaits ni sans nuages, qui reste suspendue au-dessus de notre tête comme une épée de Damoclès et empoisonne inexorablement et constamment notre âme.

Après un mouvement magistral, digne d’un final, l’orchestre enchaîne rapidement le final au Scherzo, court, pour finir dans un élan énergique, vertigineux et splendide : une ardeur et une vitalité à couper le souffle ! Percussions déchainées, cuivres offensifs, cordes vives et aiguisées emportent le public et Franz Welser-Möst, qui a dirigé avec fougue et maîtrise peut savourer, une fois le final époustouflant terminé, une ovation du public.

Les applaudissements sont si chaleureux que le Cleveland offre un rappel plaisant : Les maîtres chanteurs de Wagner (non, non, pas les  5 heures …juste un extrait, rassurez-vous). Après une soirée placée sous le signe de la lutte (Agon) avec ses démons, ses tourments, ses erreurs et ses chaînes, un « encore » plus léger était le bienvenue…

Assurément, ce Cleveland Orchestra et Welser-Möst (qui succède à la tête de l’orchestre américain à des chefs comme Maazel ou Boulez, c’est peu dire…) sont incontournables. A l’occasion, au détour d’un voyage à Cleveland, ou à Vienne, jetez un coup d’oeil aux programmes du Severance Hall ou  du MusikVerein, où l’orchestre est résident…

Rick Panegy

 

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