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[Film – Critique] Caligula (Tinto Brass) : le péplum en version longue, entre pornographie et justesse historique

by Rick Panegy29 octobre 2011
LA CRITIQUE

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1979. Une nouvelle version de l’histoire du César fou et sanguinaire, Caligula, sort sur les écrans  de nombreuses versions ressortiront dans les années qui suivent, plus ou moins fidèles tantôt au réalisateur, tantôt au producteur : en octobre 2011 ressort en DVD la version longue et complète de ce film baroque (dite version impériale), retraçant les extravagances sanguinaires et sexuelles d’un des plus fascinants césars que la Rome antique ait connue. Malcom McDowell, Peter O’Toole et Helen Mirren, sont embarqués dans ce film qui, avant même sa sortie en salle, est précédé d’une réputation sulfureuse. Tinto Brass, le réalisateur, est en conflit ouvert avec le producteur Bob Guccione. Ce dernier, célèbre créateur de Penthouse, souhaitant intégrer des scènes davantage explicites, ajoutera des séquences entières de sexe cru. Brass prendra ses distances avec la production, au point que son nom ne sera plus associé au film. Gore Vidal, écrivain respectable, à l’origine d’un scénario très documenté (basé sur la Vie des douze Césars de Suétone) est mal à l’aise avec le traitement fait de son texte…

Le film est alors relégué au rang des films historiques ratés, dont la seule gloire est d’avoir suscité polémiques et scandales. Retour sur un film injustement mis de côté, bancal, malade et un peu inégal mais habité par une fièvre, à l’image de son sujet, et par un souci de l’histoire, sans pour autant oublier d’avoir un point de vue.

Que sert-il à un homme de gagner le monde s’il perd son âme ?

Citation de Marc (Livre 8-36), en ouverture du film

Grandeur et décadence.

On a tout lu sur Caligula, de sa folie à sa soif de grandeur, de sa personnalité sanguinaire à son goût pour la dépravation et la débauche. Il succède à Tibère, précédent empereur dont la fin de règne fut animée par une folie dévastatrice. Claudius, le césar suivant, ne sera guère plus raisonnable, dans un autre registre. Le quatrième empereur, Néron, est aussi célèbre pour ses dérapages et son déséquilibre. Les historiens et spécialistes ont souvent débattu, discuté. La plupart des connaissances que nous ayons de cette période provient des témoignages de Suétone, écrivain romain et contemporain des empereurs, dont on remet souvent en question l’objectivité. Les informations que contient son livre La vie des douze Césars est donc parfois à relativiser. C’est pourtant bien l’un des seuls témoignages que nous ayons et à ce titre, il nous permet d’appréhender avec quelques certitudes le mode de vie de l’Antiquité, les us et coutumes des empereurs et de la cour, les grands faits historiques.

Un film fidèle aux faits historiques et aux grandes légendes du mythe Caligula.

Gore Vidal, écrivain (roman, théâtre, télévision…) s’est largement documenté et la vision qu’il livre de Caligula est juste. Les rapports de ce dernier avec Tibère sont vrais. L’accession au pouvoir de Caligula au détriment de Gemellus, petit-fils de Tibère et héritier direct est assez juste (même si Vidal prend la liberté de faire assister Caligula à l’assassinat de Tibère par Macron -autre vérité historique- comme si Caligula l’avait commandité ; et ne traite pas de la manipulation politique de ce dernier face aux sénateurs pour ôter le pouvoir légitime à Gemellus). Il aborde aussi la relation incestueuse de l’empereur avec sa soeur Drusilla. Il n’omet pas de nous montrer son amour démesuré pour son cheval Incitatus. Les exactions et les folies politiques de Caligula sont justement abordées: de l’argent dilapidé aux jeux du cirque, plus sanglants que jamais, en passant par la prostitution des femmes des sénateurs, Vidal écrit un scénario riche et touffu, sur lequel Tinto Brass n’aura plus qu’à mettre un regard personnel et artistique, lui dont le précédent film Salon Kitty (1975), montrait déjà le goût du réalisateur pour la chair, les ambiances sulfureuses et érotiques. Avec l’aide d’une équipe technique compétente, Brass réalise un film aux décors gigantesques et démesurés, à l’image du César mégalomane. Parfois, on frôle le mauvais goût et l’artificiel des décors studios donnent tantôt à penser au théâtre; tantôt à une maladresse bas de gamme. Le film est porté par un trio d’acteurs dignes et irréprochables, McDowell en tête, qui incarne un Caligula sombrant dans une maladive obsession du pouvoir, la paranoïa et la mégalomanie. Peter O’Toole est stupéfiant en Tibère diabolique. Helen Mirren, en Ceasonia, épouse lascive de l’empereur, est crédible.  L’ambiance mise en avant par Brass, entre sang et sexe, folie et manipulation, pouvoir et meurtres, plonge le spectateur dans l’agitation et le trouble de la Rome antique, de 37 à 41 ap. J.C., pendant le règne de Caligula.

Malcom McDowell

La marque pornographique de Guccione : un film dénaturé, qui perd alors son sens historique.

Hélas, le producteur Guccione, créateur de Penthouse, a ses idées : les choix de Brass, plus prompt à l’ambiance et à l’érotisme pour dépeindre la vie tourmentée de Caligula, ne correspondent pas aux visions du célèbre producteur. La période sanguinaire et dépravée du règne de Caligula est plutôt l’occasion unique pour lui de mettre en image le fantasme de l’antiquité et des orgies romaines : plutôt qu’une occasion de faire un film historique franc, Guccione voit le projet comme un film pornographique aux légitimités historiques douteuses. Les rumeurs les plus folles courent déjà avant la sortie en salle : Guccionne réaliserait en cachette, des scènes plus explicites à l’insu de Brass, les bobines seraient volées, les procès se succèdent. Finalement, le film est interdit en salle en Italie, interdit aux moins de 16 ans ailleurs. Guccionne ressort même une version interdite au moins de 18ans en 1984, avec des scènes pornographiques.

Le film, dans sa version complète, alterne donc scènes de cinéma classiques à pornographie explicite : saphisme, cunnilingus, érection, pénétration, godemichés, fellation, viol, éjaculation succèdent à une nudité permanente. Le mélange des genres amène le film à devenir bancal, indigeste, comme un tir manqué vers ce qui aurait pu être comme un témoignage personnel de la mégalomanie et des dangers du pouvoir.

Guccione sur le tournage de Caligula

L’insertion de scènes pornographiques dans le contexte historique du sujet n’aurait pas été injustifiée si elle avait été faite sans voyeurisme, sans longueurs pesantes sur le contenu pornographique lui-même. Mais Guccione, en ponte du porno, n’avait pas le souci artistique et historique de Brass et de Vidal : déplorons ici les folies lubriques du producteur… On pensera évidemment à Fellini : son Satyricon est probablement plus intéressant du point de vue de la vision d’un artiste sur la décadence romaine. Et on pensera aussi à Pasolini : son Salo ou les 120 journées de Sodome a probablement un regard plus juste et plus percutant sur le pouvoir et le fascisme, et l’ambiance pornographique  est bien plus puissante, et judicieusement dérangeante (servant davantage le propos)…

On reprochera quelques longueurs au film. Pour autant, le (très) long-métrage (210 min dans sa version ultime), loin des péplums mielleux hollywoodiens des années 50 ou 60, permettra à ceux qui souhaitent connaître la vie de l’empereur Caligula d’être satisfaits et à ceux qui guettent le poil pubien en abondance, le sexe érigé et le cunnilingus en gros plan d’assouvir leurs fantasmes, si tant est qu’ils acceptent d’être un peu frustrés (il faut bien laisser au film dialogues et scènes chastes, pour conduire le récit…) Probablement une prouesse que peu de films ont réussi…

Rick Panegy

Bande-annonce de Caligula de Tinto Brass (1979)

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2 Comments
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  • 4 novembre 2011 at 2:37

    J’adore ce film, j’adore ce côté complètement fou, démesuré (les décors, du décorateur de Fellini, sont éblouissants), bancal et malade justement. Plutôt que de (dé)servir le film, je trouve que ce côté reflète davantage une époque où l’on pouvait se permettre plein de choses (c’est l’époque aussi de Salo), et qu’on ne peut plus faire aujourd’hui. Les producteurs d’antan (et Guccione donc) se lâchaient, n’hésitaient pas à s’embarquer dans des trucs délirants. Aujourd’hui, c’est l’argent et la rentabilité qui régissent tout (et qui ont pris, surtout, le pas sur la créativité), alors rien que pour ça, rien que pour cet aspect totalement libertaire et décomplexé, Caligula vaut le coup. Même si, effectivement, Brass c’est fait avoir et que Guccione n’est pas un tendre.

    • 5 novembre 2011 at 2:53

      Exact, le coté libre et le libertaire est séduisant, c’est sans doute le plus significatif… Et en effet, ce film peut aussi être consideré comme un temoignage d’une époque et d »un etat d’esprit du cinema… Mais c’est aussi un bon film historique, fidèle

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