incendies

[Film – Critique] Incendies de Denis Villeneuve : une équation oedipienne fascinante et bouleversante

[fblike]

Adapté de la formidable pièce de théâtre de Wajdi Mouawad du même nom, issue de la tétralogie Le sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels), Incendies fait partie de ces films rares qui, une fois le générique de fin terminé, suspendent le temps un long instant et plonge le spectateur dans un état indéfinissable. La quête du souvenir, des origines, de la filiation et de la mémoire sont des thèmes omniprésents dans l’œuvre de Mouawad et c’est avec brio que Denis Villeneuve, le réalisateur, parvient à épouser à la fois l’aspect solennel du ressort dramatique et la démesure émotionnelle des tragédies grecques, dont se réclame ouvertement Mouawad. Lubna Azabal brille tout au long de cette recherche éperdue du sens de la destinée, où jamais les tabous œdipiens n’auront été mis autant en lumière. Un film fort. Des mois après sa sortie au cinéma et même après sa sortie en DVD, le film de Denis Villeneuve ne cesse de trouver des distributeurs dans le monde entier. Auréolé de nombreuses récompenses lors des festivals auxquels il a participé, le film, accompagné du succès qu’il a connu partout où il est sorti en salle, aura eu raison de la frilosité de certains distributeurs… Il faut dire que le sujet est ambitieux (traiter des origines, de la filiation et la transmission)  et risqué (les tabous œdipiens sont abordés de front)…

Bien que l’action se situe dans un lieu imaginaire, en respectant à la lettre la pièce originale, il est aisé de faire d’évidents liens avec le Liban, pays d’origine de Wajdi Mouawad (avant qu’il ne gagne le Canada). De nombreux éléments du film font écho à la guerre civile, des camps de réfugiés aux allusions à un Parti Nationaliste, proche d’une droite chrétienne, en passant par l’incendie d’un bus (référence au drame d’Ain Remmaneh?). En faisant de manière lointaine référence à son propre pays, lorsqu’il était enfant, Mouawad renforce le poids des origines et du souvenir, de l’enfance et de la mémoire dans ce film où la quête initiatique côtoie le sacrifice.

« Beyrouth ou Daresh ? Cette question m’a hanté durant toute l’écriture du scénario. J’ai finalement décidé de faire comme la pièce et d’inscrire le film dans un espace imaginaire comme « Z » de Costa Gravas afin de dégager le film d’un parti pris politique. Le film traite de politique mais demeure aussi apolitique. L’objectif de la pièce est de creuser le thème de la colère et non pas de la générer. Le territoire d’ »Incendies » étant un champ de mines historiques »

Denis Villeneuve

L’intrigue est simple : A la mort de leur mère Nawal (Lubna Azabal), Simon Marwan (Maxime Gaudette) et Jeanne Marwan (Mélissa Désormeaux-Poulin) se voient remettre deux lettres par un notaire, qui les accompagnera tout au long de leur quête. Il s’agit pour eux de les remettre à leur père, qu’ils croyaient mort, et à leur frère, dont ils ignoraient l’existence. Malgré les réticences du frère, Simon, les deux jumeaux vont sillonner le pays de la jeunesse de leur mère à la recherche de ces deux êtres qui détiennent la clé de leurs origines et de leur passé, et lèvera le voile sur le destin trouble et tragique de leur mère, dont ils ne soupçonnaient pas l’extrême violence, ni le terrible poids.

Construit en chapitres et constitués de nombreux flash-backs, qui constitueront finalement une intrigue parallèle à part entière, le film retrace conjointement le parcours de Nawal, la mère, à la recherche de son fils et celui de Jeanne, sa fille, sur les pas de sa mère, des années auparavant. Mêmes lieux, époque différente…  La première scène, sublime, évoque déjà les contrastes puissants qui jalonneront le film entier : un long travelling arrière, lent, nous mène de la beauté des paysages à la laideur de la guerre, où des enfants, dans une salle de classe, tournent le dos à une peinture apaisante. On leur tond la tête, au lieu de la remplir de connaissances. Le plan se termine sur le pied tatoué d’un enfant : trois points noirs, comme des points de suspensions pour mieux ouvrir la narration, trois points qui guideront Nawal dans la recherche de son enfant, et qui la guideront vers le drame absolu…

Pour transposer un texte aussi dramatique à l’écran, et pour éviter le mélodrame, j’ai opté pour la sobriété d’un réalisme cru, en conservant le facteur mythologique de la pièce à l’aide d’un travail sur la lumière naturelle et les ombres. L’émotion ne doit pas être une fin mais un moyen pour atteindre l’effet de catharsis désiré.

Denis Villeneuve

Le film relate, avec cette émotion vive qui l’accompagne, la réhabilitation d’une mère par ses enfants, en même temps qu’ils découvrent leur atroce passé. Le spectateur, embarqué au même titre que les enfants de Nawal dans cette quête initiatique, apprend l’incroyable destin de cette simple vieille femme, distante et froide avec ses enfants, qui se révèle être la plus aimante des mères, bien au-delà de ce que la raison peut entendre. D’héroïne politique en mère courage, le personnage de Nawal cristallise tous les sentiments et toutes les passions…  La scène clé finale, qui reprend l’intrigant début (Jeanne sort de la piscine et découvre sa mère, prostrée et muette) dévoilera comme un couperet toute l’ironie macabre et cruelle de son destin… La lecture des deux lettres, en voix off, par Lubna Azabal est alors un sommet d’émotion. L’amour transpire et la colère qui déborde tout au long du film se dissipe face à l’inévitable et au pardon…

Incendies, c’est cet autocar qui brûle, c’est cet orphelinat en proie aux flammes… Deux incendies dont les victimes sont des innocents. Des victimes collatérales, comme les enfants de Nawal, Simon et Jeanne. L' »incendie » qui ravagea la vie de leur mère aura brûlé autant le cœur de celle-ci que leur propre vie… C’est aussi relativiser la vérité et l’ordre établi, et remettre en question l’indéniable, chose habilement suggérée par le champ sémantique mathématique tout au long du film, qui dévoile par une équation étrange une vérité perturbante…

Une pièce de Wajdi Mouawad, forte, directe, émouvante et terrible que l’adaptation de Denis Villeneuve ne trahit pas ; le texte fort du dramaturge d’origine libanaise est mis en images avec cet équilibre subtil de poésie et de cruauté qui donne au film l’aspect fascinant des incendies : repoussants, effrayants mais terriblement beaux…

Rick Panegy

Regarder la bande-annonce du film Incendies (2011) de Denis Villeneuve