[Film – Critique] Fleurs du Mal de David Dusa: Déchirements 2.0

[fblike]

Après avoir remporté quelques prix dans divers festivals en 2010 et 2011, Fleurs du mal, le premier long métrage de David Dusa, continue son chemin et sort maintenant sur les écrans français. Malgré quelques faiblesses, notamment dans les dialogues de Mike Sens, cette petite histoire d’amour se démarque surtout par ses bonnes intentions. L’horreur,  l’émotion et la force du film résident surtout dans les empreintes 2.0 bien réelles des révoltes iraniennes qui le ponctuent et s’entrelacent à la romance naissante des deux protagonistes.

En 2009, la jeune et cultivée Anahita (Alice Belaïdi) se retrouve seule à Paris après avoir fui Téhéran durant les révoltes du peuple iranien. Dès son arrivée, elle fait la rencontre du naïf et danseur hors-pair Gecko (Rachid Youcef). Alors que les deux adolescents se découvrent et s’apprivoisent, la belle Anahita s’accroche aux bribes d’information concernant l’actualité brûlante qui déchire son pays et qu’elle parvient à obtenir via Internet et les réseaux sociaux. Alors que le gouvernement islamique iranien tente d’étouffer les protestations postélectorales, surnommées « Révolution Twitter», le peuple publie de terribles images sur YouTube pour contourner la censure et soulever l’attention du reste du monde. Terrifiée, impuissante, Anahita scrute ces images à la recherche de ses proches. Malgré sa distance et son déchirement, elle va séduire Gecko et lui faire prendre conscience de l’actualité iranienne.

Plus instruite que Gecko, Anahita lui fait découvrir la poésie avec Beaudelaire et Omar Khayyam. Elle représente bien l’image d’un peuple féru depuis toujours d’une culture très diverse (peinture, musique, poésie, philosophie…). Le fameux iranologue américain Richard Nelson Frye disait bien que « la gloire de l’Iran a toujours été sa culture ». Le choix d’un poème du poète et philosophe iranien Omar Khayyam n’est pas anodin. Hédoniste et amateur de vin qui prônait la liberté individuelle, Omar Khayyam n’en était pas moins croyant. Une philosophie de vie qu’on retrouve chez Anahita notamment dans la scène du film où elle accompagne son diner d’un bon vin français sans pour autant renier sa religion. Alors que le port du foulard islamique est obligatoire pour toutes les femmes en Iran (y compris pour les touristes), Anahita retire le sien très vite après son arrivée en France pour devenir une belle jeune femme iranienne libérée des lois en pratique dans son pays d’origine. C’est l’occasion également pour David Dusa de faire le portrait de la jeunesse d’aujourd’hui qui entretient des rapports complètement nouveaux avec la culture. Gecko, qu’on imagine sorti du système scolaire à un âge assez jeune, n’en est pas moins avide de curiosité face à l’instruction. C’est sur Internet, et Wikipedia notamment, qu’il découvre l’histoire de l’Iran. Au grès de sa navigation curieuse et de ses recherches sur le web il apprend et se cultive.

La créativité de réalisation de David Dusa est au rendez-vous pour cette modeste production. C’est surtout sous l’angle du fort rapport des protagonistes à Internet en général et aux réseaux sociaux en particulier, que le film montre toute son inventivité. Il multiplie les supports pour filmer son histoire qu’il entrelace de vraies images YouTube de qualités variées. Le texte des « tweets » des proches d’Anahita, qui vivent les évènements iraniens en direct, s’incrustent à l’image quand elle consulte Twitter. Une double lecture où la frontière entre réel et fiction s’amenuise. Un mélange qui atteint son paroxisme durant l’une des plus grandes trouvailles: cette scène où Anahita parcoure les rues de Paris, son smartphone à la main. Elle regarde sur YouTube des images filmées dans les rues de Téhéran. Le montage alterne sa vision subjective des passants dans Paris à celle des manifestants iraniens. Elle cherche ses proches à l’écran, elle les cherche dans Paris, vivant presque le parcours horrifique du caméraman amateur iranien. Une démarche qui révèle à quel point le personnage qui a fui son pays pour survivre et se protéger est déchiré par la peur, le manque d’information, et surtout la culpabilité de son absence. D’autres images Youtube, montrées plus tard dans le film, atteignent, par moment, une intensité horrifique par leur dureté. Images d’autant plus dures qu’elles sont bien réelles (la version cinéma a d’ailleurs été allégée en images documentaires difficiles). La multiplication de différents effets esthétiques, de cadrage, de type et de qualité de caméra ainsi que de montage (faux faux-raccords, caméras subjectives)  provient clairement d’un désir de brouiller les pistes entre la brutalité du réel et la douceur de la fiction. Fleurs du Mal fait vivre ces images tournées par des amateurs au delà de l’actualité de 2009 et leur donne ici une valeur artistique pour la postérité.

Si les dialogues écrits en français ne sont pas toujours à la hauteur des ambitions du réalisateur et que le sculptural Rachid Youcef est meilleur danseur qu’acteur (un breaker et yamakasi dans la vie), on notera une belle performance du côté Alice Belaïdi (Révélation Féminine aux Molières 2010), complètement crédible dans son rôle de personnage aliéné par sa fuite et ses déchirements. Elle est sans aucun doute une actrice à suivre de près dans les années à venir. Le budget du film Fleurs du Mal est modeste et possède parfois les quelques faiblesses qu’on peut souvent retrouver dans une première réalisation, il n’en est pas moins ambitieux et plein de promesses pour l’avenir. Pour ce film, David Dusa a remporté en 2011 le prix organisé par Variety des 10 réalisateurs à surveiller, on comprend facilement pourquoi.

Philip Pick

Regardez la bande annonce de Fleurs du Mal (2012) de David Dusa

[youtube width= »600″ height= »365″ video_id= »_SJjbXQ1e5o »]

3 Comments

  1. rotko dit :

    bonjour, belle analyse du film, c’est pourquoi je renvoie à ton article. David Dusa en fait trop, soucieux demontrer toutes ses qualités, si bien qu’il eblouit sans éclairer, et qu’on garde un oeil critique sur qui veut nous en mettre plein la vue. http://tinyurl.com/cvbktjc

  2. Rick et Pick dit :

    Ah merci Rotko (on adore ce peintre !) on semble d’accord sur ce film et les désirs de David Dusa à vouloir trop en faire. Je ne vois pas ce renvoi dont tu parles vers cet article sur ton post de forum ou bien ?

    Philip Pick

    1. rotko dit :

      bonjour,
      pour moi, le lien fonctionne je n’ai pas développé mes impressions vu que tu l ‘avais bien fait. Dans ce message, tu cliques sur « des photos et une video sur ce blog », ce qui renvoie chez toi.
      Tu peux bien entendu répondre, ou faire un commentaire, ce serait l’occasion d’un échange, il ya beaucoup de choses à dire sur ce film. Bonne continuation.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>