[Film – Critique] J. Edgar de Clint Eastwood: Biopic fantasmé

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Avec J. Edgar, le prolifique Clint Eastwood décide de s’attaquer cette année à l’un des personnages politique les plus influants du 20ème siècle aux États Unis: J. Edgar Hoover, patron du FBI sous huit présidents. Un rôle complexe brillamment interprété par Leonardo Dicaprio. Eastwood met en scène avec efficacité le portrait d’un homme  puissant et redouté, qui a toujours su rester très discret sur sa vie privée. Mais avec ce biopic psychologique, ambigu et sombre, sur fond d’histoire d’amour homosexuelle, le réalisateur semble fantasmer la vie privée et incertaine d’un homme de pouvoir.

Le film s’ouvre à la fin des années soixante, sous la présidence de Lyndon B. Johnson, sur un J. Edgar Hoover très âgé et toujours à la tête du FBI, dictant son impressionnante ascension à un jeune biographe. S’entrelacent alors des flashbacks où le jeune Hoover, à la fois déterminé et étouffé par sa mère (Judi Dench), débute sa carrière au sein de Bureau of Investigation après avoir quitté le Département de la justice. Il y gravit les échelons jusqu’à en devenir le directeur pour le transformer, sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, en FBI (Federal Bureau of Investigations). Manipulateur et craint (il construit des dossiers secrets sur toutes les personnalités importantes du pays pour préserver son pouvoir), il sait conserver, pour le reste de sa vie, l’un des postes les plus puissant du pays. Mais un jour, Hoover croise le chemin du beau Clyde Tolson (Armie Hammer) qu’il nommera directeur adjoint du FBI. C’est alors que naît entre les deux hommes une relation ambigüe, entre amitié fraternelle et désirs refoulés. Inséparables, ils prennent tous leurs repas ensemble, sortent dans les clubs et partent en vacances. Clyde sera le fidèle compagnon de Hoover jusque dans leurs vieux jours.

Le scénariste Dustin Lance Black (scénariste du film Harvey Milk) dépeint avec exactitude certaines grandes étapes connues de la vie du directeur du FBI: son père fou, sa relation avec sa mère, sa fidèle secrétaire de toujours Helen Gandy (Naomi Watts) qui détruira tous ses dossiers secrets à sa mort, sa passion d’ancien bibliothécaire du Congrès qui lui servira pour indexer les grands criminels, sa refonte du FBI et sa foi pour des enquêtes d’investigations scientifiques… On croise rapidement de nombreuses personnalités importantes qui ont jalonné la vie de Hoover: Eisenhower, Roosevelt, Robert Kennedy (Jeffrey Donovan), Charles Lindberg (Josh Lucas), Richard Nixon (Christopher Shyer), Shirley Temple, Ginger Rogers, et Lucile Ball. Mais c’est tout de même cette histoire d’amour homosexuelle entre Hoover et Clyde Tolson qui, au final, prend toute la place de ce biopic au détriment de la vie publique, pourtant passionnante, du personnage principal.

En réalité on ne connait que quelques éléments sur la relation entre Hoover et Tolson qui, déjà à l’époque, déchainaient les rumeurs les plus « folles ». Les deux hommes passaient tout leur temps ensemble: au bureau, dans les clubs et en vacances. Certes, à la mort de Hoover en 1972, lors de funérailles nationales, le drapeau américain qui ornait son cercueil a été remis à Clyde Tolson (une tradition normalement réservée à l’épouse du défunt) qui héritera et emménagera dans la maison de l’ancien directeur du FBI. Basée sur ces quelques éléments factuels (qui n’apparaissent dans le film qu’au générique de fin) et surtout sur les nombreuses rumeurs au sujet des deux hommes, le reste de leur relation montrée à l’écran n’est que  pure supposition: crises de jalousies, disputes, baisers volés, gestes de tendresse, le « je t’aime », etc. Même la partie qui couvre la relation forte qu’entretenait J. Edgar Hoover avec sa mère, qu’on sait très stricte à son égard, est romancée. La scène où il commence à lui avouer son homosexualité ou bien celle ultra-stéréotypée où il se déguise avec sa robe le jour de sa mort ne sont que le fruit de l’imagination du scénariste basé en partie sur une rumeur qu’Hoover s’adonnait au travestissement. Dustin Lance Black, avec ce scénario, fantasme totalement cette histoire d’amour frustrée entre deux hommes. Cette personnalité tant redoutée qui refoulait ses sentiments est un terrain de jeu fantastique pour Clint Eastwood qui semble avoir voulu réaliser, sur fond de politique et de psychologie complexe et sombre, son propre Brokeback Mountain.

L’histoire d’amour, en elle même, est des plus romantiques: les deux hommes s’aiment dans le plus grand secret et vont vivre jusqu’à leur mort sans jamais se séparer mais pourtant sans jamais concrétiser leurs désirs. D’autant plus que si l’on attribue cette histoire à une personnalité réelle aussi secrète qu’Hoover, le sentiment voyeuriste qu’elle procure en décuple sa force. Leonardo Dicaprio et Armie Hammer interprètent tout deux avec beaucoup de finesse cette passion refoulée. Dommage que Clint Eastwood, qui compose lui même sa musique, en rajoute dans le sentimentalisme exacerbé durant les scènes finales entre les deux vieux compagnons. Les grands romantiques devraient cependant y trouver leur compte.

Le problème, c’est que bon nombre de spectateurs risquent de ne pas comprendre qu’il s’agit d’un fantasme projeté sur une personnalité secrète et pourront penser que ce biopic met la lumière sur une vérité cachée par le premier directeur du FBI.

Ce thème du travestissement de la réalité est pourtant bien présent tout au long du film. Hoover, qui conte son histoire à un jeune biographe transforme lui même la réalité en l’améliorant. A la fin du film, Clyde Tolson révèle aux spectateurs la supercherie à laquelle ils viennent d’assister. Les arrestations des grands bandits par le patron du FBI en personne étaient souvent mises en scène. Il en est de même des histoires qu’Hoover ventait aux scénaristes de comics et de films de l’époque pour donner une image de super-héros moderne aux agents du FBI, devenus un véritable phénomène de mode.

Au delà d’une personnalité complexe qui préservait sa vie privée et qui usait de tous les moyens, même illégaux, pour découvrir les secrets des autres, Clint Eastwood dépeint un pays qui n’a de cesse de s’inventer. Après avoir rêvé pendant de nombreuses années sur le personnage du cowboy, les États-Unis fantasment sur le FBI. Malheureusement avec ce film, Eastwood qui semble révéler au grand jour quelques vérités, ne fait lui même qu’extrapoler sur un grand héros de l’histoire de son pays.

Philip Pick

Regardez la bande-annonce de J. Edgar (2012) de Clint Eastwood

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2 Comments

  1. ols dit :

    quand je vois hoover ,je pense direct a american tabloid et american deth trip d’ellroy……..

  2. ols dit :

    sauf que la le personnage (ainsi que les autres)est un peu plus egratigné…………

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