[Film – Critique] La Taupe de Tomas Alfredson : plongée esthétique dans les méandres de l’espionnage

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Après l’extraordinaire Morse (2008), le réalisateur suédois Tomas Alfredson, s’essaye avec brio au film d’espionnage, réhabilitant avec maîtrise et autorité le genre, lui conférant l’ambiance et l’élégance des films d’espionnage des années 60 et 70. Cette adaptation du roman Tinker Tailor Soldier Spy (1974) de John Le Carré possède la force des œuvres documentées, crédibles, qui entretiennent avec le spectateur une relation de fascination : le parcours de Le Carré, ayant lui-même travaillé au sein du MI6 (les services de renseignements extérieurs du Royaume-Uni), impose à l’œuvre une légitimité incontestable. Le film, dont la réalisation flirte avec l’obsession d’un esthète, propose une intrigue simple mais percutante: une « taupe » est infiltrée au sein des services de renseignements britanniques (« The Circus« ). Après que Control (un charismatique John Hurt) fut écarté de la tête du MI6, son lieutenant Smiley (formidable Gary Oldman, qui trouve là l’un de ses meilleurs rôles) mène l’enquête pour retrouver l’agent double, qui opère pour les Soviétiques. Cette « taupe » est probablement l’un des cinq membres du bureau qui entourait Control… Smiley lui-même n’est pas hors de cause… Dans une atmosphère pesante, emprunte de manipulations, de méfiance et de défiance, La Taupe embarque le spectateur dans un long labyrinthe aux cadres sublimes, aux charmes sans-pareils d’une élégance britannique à laquelle se mêlerait la menace de la trahison…

Tinker Tailor Soldier Spy, le roman de John Le Carré, fait partie de la trilogie dite « Karla », retraçant les aventures du héros Smiley, cet agent vieillissant du MI6, aux valeurs solides.  Ce premier opus, ainsi que le troisième (Smiley’s people, 1980) avaient déjà été adaptés: il en était née une série télévisée, en 1979, qui connut un succès véritable outre-manche. C’est Alec Guinness qui tenait le rôle du mystérieux Smiley. Gary Oldman, aujourd’hui, offre une composition à la hauteur de son illustre prédécesseur: son personnage, taciturne, élégant et calme, trouble puis ébranle, par la distance qu’il impose naturellement à ses interlocuteurs, ses lunettes cachant à peine un regard franc et puissant, au travers duquel on peut lire des années d’expérience et d’observation… Le reste du casting, tout aussi juste et percutant, est composé d’une multitude d’acteurs sobres et talentueux (Colin Firth, Toby Jones, Mark Strong ou Tom Hardy…) ne s’enfonçant jamais dans un jeu excessif, et laissant à chacun des autres protagonistes une place importante, comme pour mieux laisser planer le doute et la suspicion sur la culpabilité des personnages qu’ils incarnent. En cela, la direction d’acteurs d’Alfredson et le scenario de  Peter Straughan et de Bridget O’Connor, adoubés par Le Carré, sont parfaitement admirables.

La photographie de Hoyte Von Hoytema (ayant déjà travaillé sur Morse) filtre les ambiances contemporaines et festives en procurant au film, grâce à des tons sombres, monochromes, contrastés par moments par une lumière qui mettra les éléments des 70’s en avant (bien aidé en cela par le formidable travail de Jacqueline Durran aux costumes et celui plus impressionnant encore de Maria Djurkovic aux décors). Les plans et les cadres choisis par Alfredson, presque virtuose, offre au film une impression de maitrise et de rigueur, répondant ainsi efficacement à l’austérité du MI6 et aux échos de sévérité de la guerre froide, en toile de fond. Enfin, la musique d’Alberto Iglesias, lourde et pesante, frôlant par moment l’angoisse, contribue à la réussite technique collective. Les scénaristes sont d’ailleurs nommés aux Oscars, après avoir remporté un BAFTA à Londres. Iglesias et Oldlman sont eux-aussi nommés aux Oscars (Le film a cumulé 9 nominations aux BAFTA, et y a, outre le meilleur scénario, remporté le prix du meilleur film britannique)

L’intrigue, peu complexe, prend le temps de se développer, de se délier, de se perdre au grès des paranoïas et des manipulations ; et au fur et à mesure que Smiley manœuvre, approchant de l’aboutissement, son personnage s’étoffe, prend du volume et finira par s’imposer au-delà des espérances du spectateur. Gary Oldman, tout en retenue, donne la preuve supplémentaire de l’étendue de son talent, qu’une carrière jalonnée de mauvais choix a peut-être parfois desservi…

Tinker Tailor Soldier Spy (le surnom des quatre membres du bureau, sur lesquels enquête Smiley) est un film d’espionnage sophistiqué, à la réalisation et à la mise en scène ambitieuses (que certains trouveront sans doute trop appuyées), avec un plateau d’acteurs offrant tous d’excellentes performances. Il renoue avec le film d’espionnage pur, auquel nulle surenchère d’action n’est nécessaire (l’autre espion britannique, James Bond, est l’antithèse de ce Smiley). L’adaptation des suites de la trilogie Karla de John Le Carré est envisageable, à condition qu’on en conserve, comme dans ce très bon La Taupe, le charme et l’ambiance. Qu’on conserve aussi ce bon vieux Smiley/Oldman….

Rick Panegy

Regarder la bande annonce de La Taupe (Tinker Tailor Soldier Spy – 2011) de Tomas Alfredson

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2 Comments

  1. Sam_02 dit :

    Je loupe beaucoup de films en ce moment … tristesse.

    1. Rick et Pick dit :

      Nous sommes absolument convaincus que tu réussiras à la voir… Sinon, tu peux louper La Vérité si je mens 3 par exemple en ce moment, si tu dois faire des choix de « loupage » ^^

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