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[Film – Critique] Cheval de Guerre de Steven Spielberg : lourd et appuyé

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Quelques mois à peine après la sortie du tout numérique Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne, Steven Spielberg, comme pour mieux prouver l’étendue de son savoir-faire remarquable, propose une fresque sensible aux contours épiques, quasi vierge de tout effet spécial, dans le plus pur esprit du cinéma classique. Le périple d’un cheval, Joey, entrainé dans la première guerre mondiale, du Devon à la Bataille de la Somme, est la toile de fond d’une formidable histoire d’amitié entre l’animal et Albert, le jeune homme qui l’a élevé. Cette épopée de 2h30, aux allures de conte improbable, n’évite guerre le romanesque empesé, et est alourdie de l’omniprésente musique pompeuse de l’éternel fidèle John Williams, de choix esthétiques péniblement appuyés et d’une sempiternelle naïveté infantile, usuelle chez Spielberg, qui frise le manichéisme. Le film embrasse alors sans détour un lyrisme épais, et s’étale de longueurs en maladresses. On décèle cependant dans Cheval de Guerre un hommage respectable à un cinéma classique, redonnant ses lettres de noblesse à une certaine manière de filmer, plus authentique.

Steven Spielberg, d’E.T. à Jurassic Park, en passant par A.I., Hook ou même La liste de Schindler, a toujours su mêler à ses divertissements « adultes » un  parfum d’enfance, à travers le regard naïf et tendre d’un jeune héros, ou à travers une pureté d’âme que seuls les sentiments inaltérés d’une insouciance infantile pourraient exprimer. Cheval de Guerre n’échappe pas à l’idéal « Spielbergien »: adapté du livre pour enfants de Michael Morpurgo, le dernier long-métrage du maître de l’entertainment semble montrer une fois de plus que le monde souffre de pêchés et d’hommes aux cœurs assombris, que seul le parcours d’un héros pur et innocent pourra absoudre. Le parcours initiatique d’Albert double le discours bien-pensant: l’amitié et la fidélité d’un animal (figure ultime de l’absence de perversité et de cruauté, apanage de l’Homme) fait échos, en miroir, au funeste contexte historique (la Guerre mondiale, démonstration indiscutable de la bêtise et de la barbarie de l’Homme). Dès lors, Spielberg déroule avec maestria un spectacle visuellement parfait, techniquement indiscutable, où scènes émouvantes et morceaux de bravoures alternent, servant systématiquement le lien qui se tisse entre le spectateur et l’animal, héros et victime…

Le parcours du cheval Joey est le fil rouge habile qui permet au récit de dérouler la première Guerre Mondiale, passant ainsi sans point de vue partisan du camp anglais, au camp allemand, en passant par une famille française (on regrettera le procédé grotesque de faire parler la langue de Shakespeare à tous les protagonistes, quelque soit leur nationalité, en leur affublant un accent cliché pour mieux les distinguer… Niels Arestrup en grand-père français aimant, doit se forcer à jouer un caricatural accent). Le jeune homme anglais qui l’avait élevé, Albert (Jeremy Irvine), devra, à la veille de la guerre, s’en séparer, son père (Peter Mullan) étant contraint de vendre l’animal à un soldat britannique (Tom Hiddleston), pour subvenir aux besoins de sa famille (Excellente Emily Watson en mère courageuse). Le récit s’éloigne alors de la famille d’Albert et suit le parcours chaotique du cheval Joey, en France, lorsqu’il sera récupéré par l’armée allemande et deux jeunes garçons, qui déserteront les rangs allemands pour se réfugier dans un moulin avec Joey et un autre cheval… S’ensuit alors de nombreuses mésaventures tragiques qui amènent Joey à passer d’un camp à un autre, et qui le plongent, dans une scène assez magistrale et émotionnellement puissante, au cœur de la guerre, perdu entre bombardements et barbelés, dans un no-man’s land impitoyable. Les inévitables retrouvailles entre Joey et Albert, dans un paroxysme de mièvrerie et de sentimentalisme, offriront l’alternative finale au spectateur: l’émotion et la larme à l’oeil ou l’exaspération (ou le statu-quo insensible, par défaut)

Pour éviter un anthropomorphisme presque incontournable, Spielberg opte pour l’aventure humaine: chaque séquence vécue par Joey le cheval est construite et montrée au spectateur à travers un épisode humain, l’animal n’étant qu’un élément collatéral de l’intrigue de la scène. Ainsi, on évite de vivre chaque séquence par le prisme d’un regard du cheval. Par exemple, le film commence par nous conter l’histoire d’une famille, en proie à des difficultés financières, le passé du père nous est révélé, le propriétaire méprisant est abordé… Rien ne concerne le cheval, rien n’est vu à travers son regard. Et chaque séquence du film dans laquelle Joey se trouvera mêlé à une aventure humaine sera du même acabit. Extrêmement habile pour éviter l’anthropomorphisme mais le pendant négatif à cette bonne idée narrative réside dans une difficulté d’identification et un manque de fluidité du récit: chaque personnage, auquel un contour avait été donné, pour mieux épaissir la personnalité, disparaissant au gré des pérégrinations malheureuses du cheval… Hélas, pour contribuer à définir au mieux Joey comme porteur du nœud dramatique, Spielberg ne peut malgré tout éviter quelques scènes où l’anthropomorphisme ramène le film à un statut de conte pour enfant…

Avant un final (les retrouvailles entre Joey et Albert) presque grotesque, appuyé, excessif et pénible, Spielberg aura su, au détour de quelques scènes, prouver une fois de plus qu’il est habité  par un  génie de la mise en scène. D’un contournement subtile d’une violence insoutenable grâce au passage innocent d’une aile de moulin  à la réalisation d’un réalisme absolu d’un épisode de guerre des tranchées, la caméra du réalisateur américain reste l’atout principal du film. Cheval de Guerre, réalisé presque sans le concours d’effets spéciaux numériques, à grands renforts de figurants, de décors naturels, de travelling ou prises de vues aériennes, respire l’héritage des films épiques de naguère, là où récemment, Australia (Baz Lurhmann) notamment avait échoué… Les références sont multiples, parfois trop évidentes pour laisser au film sa propre marque (le final, hélas gavé par un filtre rouge excessif, renvoie non sans franchise à John Ford)

Que retenir alors de Cheval de Guerre? Un savoir-faire admirable et un talent de mise en scène indéniable, qu’on accueille avec une culpabilité presque passéiste, à une époque où le cinéma embrasse parfois trop facilement l’aide numérique, comme une panacée impérieuse? Ou un long ennui un peu trop enfantin, matinée de bons sentiments, mêlant trop souvent à l’épique un lyrisme romanesque un peu trop flagorneur?

Rick Panegy

Bande-Annonce du film Cheval de Guerre de Steven Spielberg (2012)