Musique

[Concert – Critique] Le Chamber Orchestra of Europe, Bernard Haitink et les frères Capuçon: Triple concerto pour piano, violon et violoncelle et Symphonie N°6/Pastorale de Beethoven

by Rick Panegy4 mars 2012
LA CRITIQUE

[fblike]

Echapée champêtre et envolées bucoliques…

Dans la grisaille de la fin de l’hiver, et le climat morose qu’une crise interminable prolonge sans cesse, écouter la Pastorale de Ludwig Von Beethoven n’a pas de prix! Et si, par miracle, c’est Bernard Haitink qui vous la propose, nulle hésitation ne vous est permise. La Salle Pleyel fait salle comble: le public enthousiaste ne s’y est pas trompé, la soirée vaut le détour. Le formidable chef néerlandais Bernard Haitink, qui vient fêter à Pleyel ses 83 ans, au milieu de ses trois concerts parisiens avec le Chamber Orchestra of Europe, ne semble ni plier sous le poids des années ni céder à une certaine lassitude, après des décennies de direction des plus grands orchestres mondiaux (du Concertgebouw à la Staatskapelle en passant par le Berliner Philarmoniker ou le London Symphony Orchestra…). C’est donc toujours avec autant de caractère, de souci du détail et de finesse qu’il conduit une nouvelle fois un orchestre prestigieux, avec qui il entreprend une tournée au cours de laquelle ils interprèteront les symphonies de Beethoven.

La Symphonie N°6 de Beethoven, la plus « insouciante » et la plus « positive », presque naïve dans le sens le plus pur du terme, semble l’expression la plus directe et la plus sensible d’une ode et d’un hommage respectueux à la Nature. En somme, cette Pastorale réconcilierait le plus parisien des passionnés d’embouteillages avec l’univers de la Nature. La Pastorale, qui frôle l’allégorie, dépeint sans esprit narratif des scènes de la campagne, du sentiment de plénitude qui nous envahit en y arrivant (1er mouvement) au sentiment de contentement (5ème mouvement) qui suit un orage violent (4ème mouvement) ; des descriptions de scènes au bord d’un ruisseau (2ème mouvement) et des réunions de paysans insouciants (3ème mouvement) complétant la représentation réjouie de la campagne selon Beethoven.

Haitink enchaine les 3 derniers mouvements, provoquant ainsi, entre la scène des paysans et l’orage, une impression d’unité et de cohérence, plongeant le spectateur dans un état d’allégresse véritable, où  les vents (magnifiques hautbois, clarinettes et flûtes) accompagnent, de chants d’oiseaux en expressions musicales passagères de plénitude et de bien-être, les puissantes timbales de l’orage et les cuivres dignes (particulièrement chez les paysans et l’orage)… Les cordes, qui assoient une sérénité presque lyrique dans les deux premiers mouvements, sont tout aussi magistrales!  Haitink rivalise de subtilité et de force et le Chamber Orchestra of Europe (COE) ne peine nullement à suivre les intentions du chef talentueux: chacun des musiciens participa de la réussite de cette interprétation. Pleyel applaudit longuement et chaleureusement la fin du concert: nous venions d’assister à une magnifique Pastorale, l’interprétation exaltante d’Haitink et du COE étant de celles capables de détendre et de libérer les plus amères, les plus sceptiques et les plus tristes…

Plus tôt dans la soirée, le concert avait débuté par l’ouverture d’Egmont, oeuvre méconnue de Beethoven. Pourtant, dès les premières notes, puissantes et graves, un climat pesant et inquiétant s’installe (quelle force!!!), que viendra contrebalancer, dans une opposition presque symétrique, la légèreté et l’allégresse de la Pastorale en fin de concert. Les cordes, dans le grave, accompagnées par des cuivres forts et une timbale brève, sont bientôt suivis par des vents calmes et doux qui viendront, alternant avec des cordes énergiques, proposer une mélodie plus sereine. Au deux-tiers de l’ouverture, les cors et une brève timbale annonce une suspension surprenante et troublante par les cordes, dans un enchainement de deux cris aigus: c’est l’annonce d’un finale saisissant, en crescendo jouissif et explosif  Belle redécouverte que cette ouverture d’Egmond, qui annonce une soirée d’une haute qualité! Haintik et le COE sont arrivée depuis 10 minutes et déjà le spectateur sait que la soirée sera mémorable…

Pourtant, le triple concerto pour piano, violon et violoncelle, qui suit cette ouverture, est un peu moins réjouissant… Ce concerto propose peu d’échanges entre les solistes et l’orchestre, qui accompagne discrètement les parties du violon (Renaud Capuçon) du violoncelle (Gautier Capuçon) et du piano (Frank Braley). Seuls les finale des trois mouvements redonnent à l’orchestre toute sa place (notamment le finale du premier mouvement, très symphonique). Sans être déplaisant, ce triple concerto est un peu terne: le violoncelle ne propose que très peu d’incursion dans ses tonalités les plus graves (on préfèrera alors, pour mieux apprécier les troublantes vibrations du violoncelle, écouter les suites de Bach ou les concertos de Bartok). Le violon de Renaud Capuçon ne semble pas être le plus transcendant: le tout semble être assez scolaire, bon, mais pas émouvant… C’est surtout la partie du piano qui déçoit: la faute à une partition un peu trop effacée ou bien à Frank Bailey? Le triple concerto, pendant une quarantaine de minute, souffre d’un début de concert tonitruant et de l’attente de la salle entière pour la Pastorale… Cependant, on passe un agréable moment à écouter ce concerto particulier, sans être transporté, mais sans être courroucé non plus…

Après l’entracte, l’attention et l’excitation sont à leur paroxysme: les fameuses premières notes de la Pastorale résonnent dans la salle, le public, connaisseur, se retient de fredonner avec l’orchestre… Certaines têtes dodelinent, certaines mains s’agitent discrètement sur la cuisse, certaines lèvres esquissent un sourire de béatitude réjouie… Chacun sait alors qu’avec le COE et Haitink, cette Pastorale mettra en suspens, pendant 50 minutes, toute l’agitation parisienne…

Rick Panegy

Pour lire une chroniquette musicale très lexicografofolle tout en restant extrêmement pointue, voir du côté de la spécialiste Klariscope.

Et aussi, l’avis d’un autre classicophile, lui aussi spécialiste, chez Joël Riou !

Vous êtes d'accord avec nous ?
N'importe quoi !
0%
Pas franchement d'accord
0%
D'accord avec vous !
0%
Absoluuuumeeent!
0%
5 Comments
Leave a response
  • 5 mars 2012 at 3:11

    C’était chouette, hein ?

    Amusant que tu aies remarqué l’enchainement des trois derniers mouvements : c’est écrit pour, ils sont toujours joués enchaînés. Le jour où un chef ménage une pause-toux entre ces mvts, il faudra s’inquiéter.

    Mais on se prend à regretter que les mouvements de ttes les symphonies ne soient pas quasi-enchainés. Une mini-respiration à la rigueur avant de reprendre. En tant qu’auditeur, je trouve qu’on y gagne. On écoute mieux. Plus concentrés, peut-être.

    • 5 mars 2012 at 7:37

      Absolument chouette !!! Je n’ai pas osé te citer dans l’article : j’ai failli comparer Capuçon à Kavakos en disant que tu serais certainement d’accord pour préférer mille fois celui de Léo ^^ D’ailleurs, on sera à Pleyel pour son concerto de Sibélius !!! Je n’ose même pas te demander si tu y seras ;-)
      En effet, les mouvements sont enchainés : je pensais que ce n’était pas systématique : pour certaines symphonies, je constate que certains chefs enchaînent ou marquent des pauses très courtes ou plus longues.. Ravi d’apprendre que la Pastorale a été écrite COMME CA ! Ceci dit, je pense que certains mouvements de certaines symphonies nécessitent tout de même une pause… Hmm, par exemple, au hasard, la Titan de Malher, entre le 3éme mvt et le 4ème mvt : tu ne peux as enchainer, il faut prendre une grande respiration avant le tumulte ^^ Ou bien la 4ème de Brahms encore, entre le 1er et le 2ème, non ?? Mais pour bien d’autres, je suis d’accord, l’enchainement permettrait d’être pleinement « envahi » et permettrait aussi d’éviter d’entendre ces agaçants raclement de gorges ;-)
      R.

      • 7 mars 2012 at 1:32

        Ah, Leo ! L’incomparable, l’ineffable Leo. Evidemment que j’y serai ! (et ce sera génial, comment en douter ?)

        Pertes, parfois un silence est vraiment nécessaire. Peut-être incomberait-ce au chef, de ne pas se détendre complètement, afin de maintenir le spectateur tendu – et silencieux. Hum. Je ne sais pas !

  • 10 mars 2012 at 11:07

    Superbissime en effet, cette Pastorale…
    (Je vais malheureusement rater le Sibelius de Kavakos…)

    • 12 mars 2012 at 12:38

      Et pourtant (au risque d’en fâcher certain(es) ), la Pastrorale n’est pas ce que je préfère ^^ Mais là, interprétée comme ça, il est absolument impossible de ne pas adhérer !
      Tu ne seras pas à la Kavokos party? Klari te fera un résumé enflammé ^^

Laisser un commentaire

Fonts by Google Fonts. Icons by Fontello. Full Credits here »