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[Danse – Critique] 1980 de Pina Bausch par le Tanztheater de Wuppertal – Harmonies et chaos

by Philip Pick5 mai 2012
LA CRITIQUE

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Derrière l’humour, la mélancolie. Derrière la grâce, la tristesse. Derrière la légèreté, la gravité.

1980, (7 ans après ses débuts), c’est une pièce charnière, une rupture. Pina Bausch se sépare cette année-là de son compagnon, qui le suivait à la scène comme à la ville. La répercussion dans son art est immédiate : 1980 sera une pièce atypique, où se mêlent incohérence et absurdité, où s’entrechoquent la mélancolie et les souvenirs, l’enfance et la mort. Ici, l’artiste ne « raconte » rien, si ce n’est ses états d’âme, qui la poussent à exprimer son amour de la vie, ses peurs, ses angoisses, ses fantasmes, ses souvenirs (merveilleuses « madeleines » de l’enfance). Et à travers sa vision kaléidoscopique de la vie,  au cours de laquelle elle aura vécu joies et peines (sa récente séparation), Pina Bausch délivre une longue plainte désabusée et fataliste, faisant fi de tout artifice narratif. De multiples saynètes, poétiques ou lyriques, habitent pendant 3h30 une scène recouverte d’un gazon naturel, sur lequel alterneront l’expression des conventions sociales et adultes et l’expression d’une spontanéité toute juvénile, celle qui définit naturellement l’homme avant que la culture ne viennent contraindre sa liberté…

Le rire, souvent, ponctue ci ou là les constats amers de Pina Bausch : comme une armure ou un refuge, l’humour est ce qu’il reste à l’homme pour mieux fuir ses obsessions, ou se protéger de ses égarements… D’absurdes répliques, des situations cocasses, permettent au spectateur, au delà d’une connivence de plus en plus ténue avec la troupe, de se réfugier dans l’apparente légèreté. Et, sans jamais embrasser totalement l’insouciance, le spectateur effleure la futilité des moments qui composent la vie, comme un puzzle, et qui cohabitent comme par magie (la présence du prestidigitateur…) avec les moments bien plus profonds, ceux qui atteignent l’âme. Ce sont tous ces moments, graves ou frivoles et puérils, que Pina Bausch accumule tout au long de sa pièce, avec une maîtrise impressionnante de l’espace scénique (chaque recoin de la salle est habité, utilisé, comme pour mieux souligner l’universalité et le commun de son propos).

En fond de scène, sur le gazon, une biche. Le symbole de l’innocence. Celle à jamais perdue que Pina Bausch et ses danseurs revivent, à travers des jeux d’enfants, à travers des rêves éveillés. La biche, empaillée, ne bougera pas, immobile tout au long du spectacle. C’est la mort qui côtoie, cachée, cette innocence aimée et regrettée. Comme lorsqu’un des danseurs semble sentir et entendre une présence, appelant et cherchant quelqu’un, et finissant par écouter le sol, en plaquant son oreille sur le gazon. Qu’y a -t-il dans cette terre sur laquelle les vivants ont dansé et joué pendant plus de 3heures? Qu’est-ce qui est mort et enfoui? Le danseur rejoint alors le reste de la troupe, qui fait face à une danseuse isolée…. Elle affronte seule le groupe et son regard multiple, comme un constat d’échec supplémentaire : après des heures de jeux collectifs, où chacun aura pu retrouvé ses plaisirs d’enfant, où chacun aura pu exprimer ses angoisses, ses fantasmes aussi, et où chacun aura pu communier avec les fêlures des autres, il est douloureux d’observer, pour cette danseuse seule et pour le spectateur, que malgré toute la communion et les similitudes des expériences des uns et des autres, c’est toujours la solitude de l’individu qui envahi l’espace. Tout au long du spectacle, à travers ces saynètes éparses, la multitudes des angoisses et des regrets des uns et des autres, leurs ressemblances, a pu un temps rassurer. Mais au final, la seule chose qui les rassemble, c’est leur solitude. Il plane alors sur 1980 une amertume fataliste, comme une sentence mêlée de désespoir et de mélancolie, que vient adoucir la capacité de l’homme de se souvenir et de s’échapper…

Aucune narration, rien que des bribes de plaintes et de réminiscences. Peu de danse aussi, mais beaucoup de théâtre… Pina Bausch rompt avec ses spectacles précédents, le temps d’exprimer des sensations, des intuitions, des impressions… des émotions.

En 2012, la reprise de ce moment suspendu au cœur de l’absurdité de la vie, est un d’une sensibilité émouvante : certains danseurs du Tanztheater de Wuppertal étaient déjà présents dans la pièce originale, et les revoir, 30 ans après, dans la même pièce, donne à 1980 une épaisseur nostalgique qui renforce le discours de Pina Bausch…

Une œuvre charnière – Une œuvre à la gloire du corps (comme lorsque, dans la première partie, chaque danseur prend congé d’une autre danseuse, débitant chacun leur tour des formules toutes faites, dans toutes les langues ; le dernier danseur finissant par ne trouver comme seul « au revoir » possible qu’une chaleureuse accolade, geste tout aussi emprunt de sens que les mots…la sincérité en plus) –  Une œuvre dense et poétique – Une œuvre symbolique – Une œuvre incontournable, à mi-chemin entre témoignage et psychanalyse, auto-portrait et réflexion…

Rick Panegy

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