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[Théâtre – Critique] On ne badine pas avec l’amour par Yves Beaunesne

La Comédie Française programme de nouveau, cette année, On ne badine pas avec l’amour, après un relatif succès l’an dernier. Mis en scène par Yves Beaunesne, l’œuvre d’Alfred De Musset  évolue sans grâce, le sublime texte de l’écrivain romantique rendu fade par une direction de comédiens trop attendue et par des partis pris scéniques douteux. Dans une volonté de moderniser le propos pour le rendre atemporel, probablement, Yves Beaunesne s’enlise à mi-chemin, n’osant pas le modernisme absolu et voulant s’éloigner du classicisme pur. Malmenée par ses deux jeunes comédiens, la pièce peine à virer comme il se doit de la comédie à la tragédie, sans retour possible : Marion Malenfant, fraîchement nommée à la Comédie Française, campe une Camille tantôt excessivement hystérique, tantôt totalement transparente ; et Loïc Corbery interprète le jeune premier Perdican avec l’insupportable évidence qu’il est inévitable d’être fougueux et arrogant, vif et sautillant, pour incarner ce genre de rôle.

Marion Malenfant

Les « anciens » Roland Bertin (irrésistible Baron, drôle et fatigué), Pierre Val (Maître Bridaine, curé pour le moins  atypique, image piquante de l’anticléricalisme latent de la pièce) et Christian Blanc (hilarant Maître Blazius), épaulée par Danièle Lebrun (une Dame Pluche délicieusement étriquée) tentent de donner un souffle comique à la pièce. Hélas, ce souffle comique ne peut octroyer à la pièce tout son équilibre que si le pendant dramatique, illustré par l’inéluctable destin des deux jeunes gens, en proie à l’amour, est interprété avec excellence par les comédiens. Mais il manquait sincérité et subtilité pour y parvenir. Et en lieu et place d’une délicieuse joute amoureuse, animée par jalousies et manipulations infantiles, on assiste à une querelle de lycéens, surjouant la passion par des étreintes hardies et soulignées, illustrant la déraison par une démence colérique et donnant au dépit et à l’impuissance d’adolescents confrontés aux amours contrariées l’aspect d’une bouderie d’enfants gâtés.

Loïc Corbery

L’évidence d’une potentielle acmé, au dernier acte, mais aussi dans la dernière scène du deuxième acte, s’éloigne à mesure que le metteur en scène persiste dans le décalage. Perdican est vu par Yves Beaunesne comme un énergique jeune homme, en jeans et veste élégante, tandis que son père et les deux « maîtres » portent des costumes moins contemporains. Les décors eux-mêmes ne représentent pas notre quotidien, ils semblent perdus entre 19ème et 21ème siècles. Cette hésitation est à l’image du jeu des comédiens : elle ne confère à la pièce ni modernité, ni atemporalité, ni authenticité. La Comédie Française n’ose pas franchir le pas d’une mise en scène audacieusement moderne mais accepte quelques entorses au classicisme pur… Le tout est bancal et manque d’assurance, de profondeur et de force. Le jeu des comédiens, lui-même, alterne entre diction et déclamation classique, tel que l’institution du théâtre a habitué le spectateur, et intonations plus modernes (surtout récitées par Loïc Corbery) sans jamais parvenir à donner l’impression de voir deux jeunes adultes d’aujourd’hui…

Qu’on essaie ici ou là d’utiliser les escaliers des gradins (cette utilisation de l’espace scénique n’a rien d’osé, au final…) ou qu’on ose faire jouer les comédiens dos au public (mais quelle idée!), la Comédie Française, à travers Yves Beaunesne, tente de faire croire qu’elle se risque à « casser les codes » alors qu’elle reste timide et peu entreprenante… Qu’on opte pour la tradition ou la rupture! Pas pour les atermoiements et la tiédeur, pour lesquels semblent opter Beaunesne et la Comédie Française, dans son ensemble… Seule la scénographie de Damien Caille-Perret, jouant avec les éléments de continuité et de rupture de l’espace et du temps apportent un peu d’éclat à la terne mise en scène.

Enfin, que dire de ce Théâtre Éphémère, conçu par Alain-Charles Perrot…. Alors que la Salle Richelieu est inaccessible pendant un an, la construction tout en bois non loin de la cour d’honneur du Palais-Royal fait face aux colonnes de Buren, insérée dans la Galerie d’Orléans. Elégant, sobre, absolument fonctionnel et s’alignant parfaitement avec colonnes et bâtisses alentours, le Théâtre Ephémère rassure et la salle elle-même est chaleureuse et spacieuse (les fauteuils sont larges et l’espace pour les jambes conséquent). Hélas, quelle déception dès les premières phrases de la sublime prose d’Alfred De Musset déclamées…

Le Théâtre Éphémère

L’acoustique est de si piètre qualité qu’il faut tendre l’oreille pour parvenir à entendre clairement le texte. Les phrases semblent inachevées, et il sort de la bouche des comédiens une bouillie de sons inaudibles pour qui ne serait pas confortablement installé dans un des fauteuils des 6 premiers rangs…  Le public se plaint en masse à la fin du spectacle : il faudra sans tarder, après cette première ratée, que les comédiens ré-évaluent leur diction et parlent bien plus fort, lors des prochaines représentations… Dernier étonnement : la Comédie Française programme au Théâtre Ephémère depuis janvier 2012 : comment se fait-il alors qu’une pièce jouée pour la première fois cette saison un 9 mai présente encore aux spectateurs ce genre de défaut de volume sonore? La Comédie Française n’a-t-elle pu prévenir le metteur en scène et les comédiens du défaut d’acoustique de la salle? Ceux-ci ne s’en sont-ils pas rendu compte lors des répétitions? On caresse dangereusement l’amateurisme. Indigne pour ce haut lieu du Théâtre.

Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : “ J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.

Perdican, Acte 2 scène 5

Quand l’une des plus belles tirades que le théâtre nous aie donné devient une banale lamentation, gâchée par un son qui ne parvient que fébrilement aux oreilles des spectateurs déçus, et dont la force émotionnelle et le pouvoir de lucidité, perdu dans les tumultes de la passion, sont réfrénés par un jeu de comédien étriqué, l’attente de celui qui venait vivre l’innocence perdue des ces jeunes amoureux s’évapore en même temps que la magie des mots de Musset, comme soufflés par un vilain vent de déshonneur.

Rick Panegy