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[Théâtre – Critique] Peer Gynt d’Henrik Ibsen par Eric Ruf

Sic transit, gloria mundi - Une farce profonde et folle
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Rick Panegy
Philip Pick
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LA CRITIQUE

L’extraordinaire œuvre d’Henrik Ibsen regorgent de trésors littéraires dont le théâtre peut se nourrir à l’envie… Son Peer Gynt, sommet ultime de ce que le théâtre peut proposer, tant par sa complexité, sa densité ou sa force symbolique, est une nouvelle fois l’objet d’une adaptation. C’est Eric Ruf, sociétaire de la Comédie Française, scénographe expérimenté (ses nombreuses collaborations avec Denis Podalydes…) qui met en scène avec ambition et réussite le texte du dramaturge norvégien. Le Grand Palais accueille, jusqu’au 14 juin, dans son Salon d’Honneur (restauré à l’occasion des représentations de Peer Gynt), la pièce scandinave, mi-farce, mi-conte, mais aussi récit d’aventures et récit initiatique. Alors que la Salle Richelieu est en travaux, la Comédie Française déplace ses spectacles… Peer Gynt est donc proposé au Grand Palais, autre haut lieu de la Culture Française : le Salon d’Honneur permet une mise en scène inventive et originale, osée et percutante.

En 1867, Henrik Ibsen écrit ce long texte, « poème dramatique », qui sera joué pour la première fois en 1876, accompagné de la musique d’Edvard Grieg, à la demande de l’auteur lui-même. Maintes fois mise en scène, cette pièce de théâtre est une gageure pour quiconque s’y ose: la multitude de personnages, les nombreux décors et univers que côtoie le héros, entre créatures fantastiques et paysages lointains ou immenses, la longueur du texte, l’étalement sur une vie entière de l’action ; tout semble être difficulté. Eric Ruf, avant de se lancer dans la mise en scène de ce drame poétique, a lui-même interprété l’aventurier au Théâtre du Peuple de Bussang, en 1996. De quoi lui donner des pistes et des idées… Il choisit l’adaptation de François Regnault, celui-là même qui avait traduit le texte d’Ibsen en 1981, mis en scène par Patrice Chéreau. Une adaptation qui joint l’humour moderne, avec un vocabulaire neuf, au respect des éléments les plus symboliques du texte d’époque. Un texte accessible mais profond.

Soi-même… Se suffire à soi-même ou être soi-même ? Comme un long chemin de croix, où Peer Gynt n’aura de cesse de questionner son identité, à travers sa raison d’être, la pièce, entre introspection et récit initiatique, évolue dans le questionnement perpétuel, dans les affres de l’âme et de l’équilibre. Le défi, en adaptant Peer Gynt, n’est pas seulement de parvenir à donner vie à l’aventure ; il consiste surtout à révéler toute la grandeur presque métaphysique et existentielle du texte. En cela, Eric Ruf atteint l’objectif avec une remarquable réussite ! Les tourments, les fuites, la complexité du héros et son évolution progressive sont montrés sans faille, grâce à une mise en scène talentueuse et grâce à une troupe de comédiens au sommet de leur art, Hervé Pierre en tête. Celui-ci incarne génialement Peer Gynt, et se livre sans retenue pendant les 4h30 de représentation. Constamment sur scène, Hervé Pierre est magistral, aussi bon en Peer  Gynt jeune et insolent qu’en Peer Gynt vieux et fatigué, à l’orée d’une épiphanie salvatrice… Eric Ruf, dans cette adaptation, propose un Peer Gynt indigne, fuyant, presque couard, tout en énergie et ignorant même ce qui le pousse au voyage : c’est lui-même qu’il fuit et lui-même qu’il recherche. La quête de ce qu’il ignore pendant toute sa vie se compose de voyages multiples, de routes encombrées, de rencontres improbables et d’embuches diverses : sa vie ne ressemble en rien à une ligne droite… Ce n’est pourtant rien d’autre qu’une ligne droite, rectiligne et infinie, qui régit son existence : tout le guide vers Solveig, cet être aimé, et tout le mène à ce point d’équilibre, la seule personne capable de l’arracher à ses vicissitudes et à son instabilité…

Aux côtés d’Hervé Pierre, Catherine Samie interprète Ase, la mère de Peer Gynt. Pendant toute la première partie de la représentation, elle apporte une dignité et une présence émouvante : la fin de cette première partie (environ 1h50) est un bouleversant moment de grâce pour ces deux grands comédiens. Les autres, nombreux, incarnent de nombreux personnages, changeant de costumes entre chaque tableau, et donnent à l’ensemble de l’œuvre toute sa dimension épique : le spectateur, volontairement dupe, n’y voit que du feu, acceptant avec plaisir d’oublier de reconnaitre sous les différents costumes tel ou tel comédien déjà entrevu plus tôt…

La mise en scène, originale et ambitieuse, est probablement, aussi, ce qui fait de ce Peer Gynt une des réussites majeures du théâtre cette année. Eric Ruf occupe l’espace du Salon d’Honneur du Grand Palais dans sa longueur, proposant une scène étirée au centre du Salon, avec des spectateurs à droite et à gauche de la scène, laissant à chaque extrémité de cette longue scène des ouvertures pour les coulisses… Tout au long de cette scène étirée, de petites collines, comme si le parcours de Peer Gynt, son chemin de vie, allait être jalonné d’épreuves. Rien d’autre que de l’herbe et un petit « marécage », et une dizaine de « lampadaires »  ne jalonnent cette scène… Rien, hormis des rails qui rejoignent les deux extrémités de la scène (l’une des extrémité représente la célèbre montagne). Ces rails qui symbolisent cette ligne droite « Solveig » au milieu des tourments et au milieu de la vie tourbillonnante de Peer Gynt : le seul but de son existence, c’est Solveig, celle qui lui permettra de se retrouver lui-même…

Tout au long des 4h30 de spectacle, les lumières de Stéphane Daniel et le son de Jean-Luc Ristord (éclairs, tonnerres, ambiances et climats…), formidablement maîtrisés, accompagnent les costumes magnifiques de Christian Lacroix, subtilement provocateurs…

Assurément la meilleure pièce et la meilleure mise en scène qu’ait pu proposer la Comédie Française depuis longtemps (depuis le Cyrano de Bergerac de Podalydes ?) Ne fuyez pas l’excellence, et ne craignez pas la durée du spectacle ! Les heures défilent si vite qu’il est fascinant de constater que lorsque tout confine à l’excellence, de la mise en scène à la performance des comédiens, en passant par les costumes et la réalisation technique, une alchimie magique et merveilleuse nait et envahit la salle entière… Les spectateurs applaudissent vivement, une partie de la salle est debout, chacun est heureux d’avoir participé au plus fascinant des voyages, et heureux d’avoir pu assister à la révélation, même tardive, de ce (presque) anti-héros norvégien, perdu et fourvoyé, abîmé par lui-même, puis sauvé et retrouvé…

Rick Panegy

Voir aussi notre avis sur La Dame de La Mer d’Henrik Ibsen, mis en scène par Claude Baqué, avec Camille.

Voir aussi notre avis sur Une Maison de Poupée d’Henrik Ibsen, mis en scène par Jean-Louis Martinelli, avec Marina Foïs.

Au Grand Palais, dans le Salon d’Honneur, du 12 mai 2012 au 14 juin 2012

4h45, 2 entractes

19h

Relâche le mardi

Réservations : Sur le site de la Comédie Française ou au 0825 10 1680 (0.15 € TTC/mn)

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