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[Exposition] Monumenta – Daniel Buren « Excentrique(s) » – Nef du Grand Palais

by Rick Panegy12 juin 2012
LA CRITIQUE

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La cinquième édition de Monumenta, carte blanche laissée à l’expression en volume d’un artiste, accueille cette année Daniel Buren. Après Anselm Kiefer en 2007, Richard Serra en 2008, Christian Boltanski en 2010 et l’énorme succès d’Anish Kapoor l’an dernier, c’est un nouvel artiste qui envahit de tout son art la sublime nef du Grand Palais, immense espace de 13 500m2, permettant le travail du volume aussi bien dans sa longueur que dans sa hauteur (45m de hauteur sous le dôme de verre) .

Daniel Buren propose un parcours de couleurs et de forme, de sons et de reflets. Son travail, radicalement différent des précédentes œuvres proposées, oppose à l’affect et au ressenti un plaisir plus intellectuel. L’accès à l’art de Buren nécessite de le comprendre, plus que de le ressentir. En effet, pour saisir le sens et l’objectif du travail de Buren, il est nécessaire de prendre le temps d’aller vers sa démarche. En cela, Monumenta et Buren ont pris le soin de proposer aux visiteurs des « médiateurs culturels », formés spécifiquement pour cet événement, qui, se promenant aux côtés des visiteurs, apportent des clefs dès lors qu’on les sollicite.

Buren, c’est le travail  in situ, c’est le rapport qu’entretient l’art et le lieu. Excentrique(s) C’est aussi les couleurs (pourquoi ces seules couleurs?), c’est aussi les formes (pourquoi ces colonnes là? Pourquoi ces cercles? pourquoi ces diamètres là?) C’est aussi l’espace (pourquoi cette immense vide au centre de la nef?) C’est aussi le son (pourquoi ces enceintes « tournantes »? Pourquoi ces mots qui en sortent?)

En réalité, Buren sait ce qu’il fait et laisse peu de place à l’interprétation. S’il est possible de traverser la nef en souhaitant seulement s’imprégner et ressentir (alors on manquera indéniablement l’essence même du travail de l’artiste), il est en revanche évident que l’assimilation des concepts abordés par Buren dans l’expression de son travail apporte une valeur ajoutée certaine. En somme, seul le titre Excentrique(s), ouvert, laisse la place à l’imaginaire du visiteur.

Explications…

Vous comprendrez mieux Excentrique(s) si vous savez que le véritable travail de Buren s’appuie sur le concept du in situ, principe premier de l’art de Buren, qui vise à estomper la frontière entre l’œuvre elle-même et le lieu qui l’expose. Le but est de créer l’œuvre en fonction du site qui l’accueille au lieu de  tenter d’adapter le lieu à l’œuvre, pour mettre en valeur le travail de l’artiste. Cette démarche, ipso facto, créer un lien poreux entre l’oeuvre et le site, et révèle ses aspects les plus dissimulés.

in situ?

Ici, la succession de cercles de couleurs, d’une hauteur de deux mètres à peine, créent un tassement, une impression de lieu presque exigüe. Impression immédiatement et remarquablement dissipée dès lors que l’on pénètre sous la coupole, où l’absence de cercles de couleur, remplacés par des cercles de miroirs au sol, révèlent l’immensité du lieu. Voilà donc le but de cette installation éphémère in situ : révéler la nature même du lieu, ici révéler l’espace.

Pourquoi des cercles ?

L’idée de paver tout l’espace avec des cercles (377) provient directement d’un scientifique arabe médiéval qui avait trouvé comment recouvrir le maximum de surface avec une forme, le cercle. Pourvu que l’on respecte les mêmes rapports entre les diamètres des cercles (5 diamètres différents), toutes les surfaces recouvertes présenteront un minimum d’espace libre (si l’espace n’est pas totalement rempli, notamment sur les côtés de la nef, c’est simplement pour des raisons de sécurité, contraintes qui obligent à laisser un espace vide pour l’évacuation d’urgence).

Pourquoi ces couleurs? Et comment sont-elles disposées?

Au premier regard, aucun algorithme ne saute au yeux. Pourtant, aucun hasard, là encore : Buren a posé son pavage de cercle sur papier, dans un rectangle, puis tracé des lignes horizontales et verticales… Les croisements de ces lignes révélant des points d’intersection, tantôt sur les petits cercles, tantôt sur les plus grands. Et Buren d’appliquer son algorithme de couleur sur les grands cercles, puis sur les petits etc. Quand au choix des couleurs, il est tout simplement conditionné par le matériau utilisé : seules ces couleurs existent!

La marque Buren ?

Les fameuses rayures de Buren, véritable identité visuelle de l’artiste français, ne sont pas évidentes à repérer. Pourtant, elles se cachent partout, parmi les cercles successifs: chacune des colonnes qui soutiennent les toiles de couleurs sont ces rayures noires et blanches de Buren, toujours d’une largeur de 8,7cm. Là encore, pas de hasard…

Quels sont ces sons diffusés tout au long du parcours ?

En cheminant dans le Grand Palais, on croisera des sons qui semblent en mouvement. Buren, faisant vivre l’espace d’échos en résonance, diffuse un son en « mouvement », sur des enceintes pivotantes. Les sons circulent et se croisent ainsi tels des vents qui souffleraient dans cet immense espace. Buren laisse encore peu de place au hasard dans son travail du son: ce sont les couleurs présentes dans Excentrique(s) qui sont récitées en boucle dans de nombreuses langues (celles que parlent tous les collaborateurs qu’a croisé Buren au long de la conception et de l’élaboration de son œuvre)

Quelle place au hasard ?

Aucune place à l’aléatoire, dans le choix des formes (le pavage de cercle), des couleurs (le matériau), de leur disposition (l’algorithme), des sons (le nom des couleurs et les langues). Seuls les reflets exercés par la lumière, qu’elle soit naturelle (à travers la verrière de la nef, lumières et reflets variants au gré du temps, et des moments de la journée) ou artificielle (des douches parcourent l’espace et se fondent sur les cercles: les différents spots amènent donc les différentes tailles et couleurs de cercle à se projeter et à se refléter, à se mélanger sur les murs et sur le sol.

Et le titre « excentrique(s) » ?

D’après Buren lui-même, c’est un des seuls éléments qu’il laisse libre à l’interprétation du visiteur. Excentrique comme les couleurs, comme les cercles eux-mêmes, comme la personnalité de Buren lui-même ? Les possibilités sont multiples et toutes valables… Profitons-en : Buren n’est pas artiste à laisser l’autre se tromper sur ses intentions.

Une exposition que l’on saura aimer dès lors que l’on accepte de se laisser aller à un plaisir de l’intellect, plus qu’à un plaisir des affects. Une attitude courante dans le monde de l’art d’aujourd’hui mais parfois difficile à adopter, tant chacun recherche encore dans l’art l’esthétique ou le choc frontal, qui provoquera l’émotion ou la réaction. Ceci explique peut-être le relatif succès que connait Monumenta cette année, après l’immense succès qu’avait connu Anish Kapoor l’an dernier.

Rick Panegy

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