Mademoiselle Julie 1 Christophe Raynaud De Lage

[Théâtre – Critique] Mademoiselle Julie d’August Strindberg par Frédéric Fisbach

Présenté en juillet 2011 au Festival d’Avignon, le Mademoiselle Julie de Fisbach est repris au Théâtre de l’Odéon jusqu’au 24 juin 2012. Dans une mise en scène moderne, faite de baies vitrées et de blanc lumineux, l’histoire profonde de Strindberg (l’impossible lutte de classe, l’attirance, la frustration, l’obsession, le statut de la femme) perd un peu en finesse. Le propos, provocateur à l’époque du dramaturge suédois (1888), qui bousculait les conventions, devient un peu faible dans cette transposition contemporaine.

Question cohérence en effet, la mise en scène de Frédéric Fisbach interroge: la transposition du drame d’August Strinberg dans une famille bourgeoise contemporaine n’apporte pas de lecture moderne ou de regard neuf et la scénographie de Laurent P. Berger, alternant minimalisme virginal et mise en profondeur (baies vitrées coulissantes séparant cuisine, salon et jardin de bouleaux) apporte davantage de distance qu’elle ne crée la mise en abîme et la multiplicité des actions attendues. Les comédiens, parfois caricatures de l’étrangeté et de l’ambivalence qu’ils tentent de donner à leur personnage, sont par moments extrêmement convaincants. A terme, il reste tout de même de  Nicolas Bouchaud et de Juliette Binoche une impression d’outrance, de jeu chaotique sans nuance : Julie et Jean sont des personnages complexes et il est fort probable que Fisbach ait opté pour l’appui sur les effets plutôt que pour des glissements subtiles. Juliette Binoche incarne une Julie si paumée qu’elle en frôle la schizophrénie et Nicolas Bouchaud campe un Jean si manipulateur (mais hésitant) qu’il ne peut l’exprimer qu’en cris graves et corps recroquevillé.

Le troisième personnage, Kristin (Bénédicte Cerutti) est assez transparente. Elle incarne une sorte de raison et de bon sens (et de résignation) que laisse de côté Frédéric Fisbach pour se concentrer sur la relation paradoxale et ambigüe de Julie et de Jean. Du combat de classe sociale et de la possibilité d’en échapper, Fisbach ne garde pas grand chose. Ce qui transpire de cette pièce, c’est l’option psychologique choisie par le metteur en scène: l’enfermement des personnages dans leurs névroses, leurs fantasmes, leurs désirs, amène le récit vers l’inévitable issue. Leur impossibilité à se libérer de leur sur-moi et du carcan qui les enserre les plonge presque dans un état proche de la folie. Juliette Binoche, plus âgée que le rôle qu’elle interprète, est une Julie « vamp », présentée comme une mangeuse d’homme un peu diva qui va se perdre dans  son jeu de séduction, n’osant plus franchir le pas. Est révélée alors cette grande fêlure et cette faiblesse qu’enfouissait Julie derrière son honneur. Là où chez Strinberg, c’est la barrière des classes sociales qui l’étouffait, ici, on a le sentiment que c’est sa propre névrose qui l’étouffe. L’impossibilité de vivre une aventure avec son domestique est moins crédible aujourd’hui. Fisbach a eu raison de ne pas s’attacher à cet aspect… Mais, ipso facto, la pièce perd un peu de son sens…

Il est probable que cette adaptation un peu bancale et assez éloignée de l’esprit de Strindberg déplaise aux plus fervents admirateurs du dramaturge scandinave. Sa mise en scène, dans les premières scènes, entraine une certaine distance avec le spectateur, cloisonnant l’espace scénique qui en devient hermétique. Les cloisons s’ouvrent peu à peu, mais le pli est pris. Les voix des comédiens, amplifiées, parviennent à l’oreille du spectateur avec peu de naturel… Là où Warlikowski, dans ce qui pourrait apparaître comme une mise en scène similaire (voir notre critique de Un Tramway) réussissait à multiplier les distances, les angles, jouant à rendre poreuses les cloisons qui séparaient les personnages, Fisbach ne parvient qu’à limiter l’empathie que l’on pourrait (devrait) avoir pour les personnages. A moins que cela ne soit voulu… Cependant, pour qui aimerait ne se pencher que sur les tourments de l’âme, les pulsions sexuelles et la manipulation, la version de Frédéric Fisbach pourrait apparaitre comme un bon choix.

Crédits Photos : © Christophe Raynaud De Lage

Rick Panegy