[Film – Critique] Laurence Anyways de Xavier Dolan : Entre nuances et fulgurances

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Il est des talents évidents, presque insolents, qui s’imposent indiscutablement. Celui de Xavier Dolan a explosé dès son premier long métrage, en 2009. J’ai tué ma mère, film « cri », réalisé avec peu de budget mais avec conviction, abordait de manière quasi-autobiographique les relations conflictuelles mère-fils, avec une violence telle qu’elle ne pouvait être que sincère. Sitôt délesté de ce lourd poids, le cinéma de Dolan pouvait s’embraser de couleurs et de lumières, de défis plus ardents. Le second long-métrage, Les Amours Imaginaires (2010), est une parenthèse un peu excessive d’un mélange crémeux et sucré où s’expriment (avec plus de moyens) toutes les références de Dolan (Almodovar, Demy, etc…), tous ses désirs de photo, toutes ses envies de cinéma. Un film un peu « fourre-tout » que l’on regarde avec un sourire bienveillant, comprenant l’attitude un peu gourmande d’un enfant doué qui a l’occasion de faire tout ce qu’il a toujours rêvé… On attendait alors le troisième film avec une impatience presque fébrile, avec la peur que le talent ne soit toujours pas canalisé, avec l’espoir que toute la bouillante folie de sentiments et d’émotions du jeune canadien (il n’a que 23 ans) trouve un écrin à sa mesure.

Laurence Anyways vogue sans cesse du mélodrame au romanesque, de la poésie au baroque, fait quelques détours parfois du côté kitsch (assumé et quasiment revendiqué), prend souvent le chemin de l’émotion, sans jamais fuir l’émoi le plus franc et le moins subtile. Xavier Dolan s’assume en réalisateur de l’excès : excès de joies, de douleurs, de combats ; et qu’importent les débordements, encore nombreux et parfois déplaisants, le cinéma de Dolan reste celui d’un plongeon sans retenue, celui de l’élan pulsionnel et celui d’une sincérité presque timide, qui se cache derrière des effets ostensibles de plans, de cadres, de photo, de son (suspensions sonores, bande-originale fantasmant les années 90 -le slow sur Céline Dion!- etc), que certains trouveront grotesques alors que d’autres sauront y saisir toute la fureur de la rage juvénile, un âge où l’on dit les choses avec démesure…

Laurence Anyways, c’est l’histoire sensible de cet homme, Laurence Alia (Melvil Poupaud), en couple avec Fred (Suzanne Clément), qui réalise qu’il étouffe dans sa vie d’homme, et qui franchit le pas le jour où sa compagne lui propose, pour son anniversaire, d’aller à New-York. Laurence explose alors et laisse sortir ce qui le ronge : il veut être une femme, il est une femme… Au-delà du simple récit qui retracerait le parcours personnel de l’homme et sa lente maturation et transformation, le film de Dolan aborde tous les écueils et les pièges qu’une telle décision entraîne. Derrière les évidents questionnements et atermoiements de Laurence (les doutes, le courage, la peur, le rejet, l’hésitation, le trouble…), Dolan se penche avec justesse sur les dommages collatéraux, l’impact obligatoire et inévitable sur son entourage. Rien n’est idéalisé dans cette aventure humaine : l’environnement social, familial et amoureux de Laurence est bouleversé par son projet personnel. Dolan y porte un œil aiguisé et précis, sans jamais sombrer dans l’angélisme victimaire en montrant le héros comme un martyr isolé. Laurence est par moment ambigu, embarqué dans une démarche légitimement égoïste, mais au combien dévastatrice. Plus encore, le réalisateur accorde une part primordiale du récit à la destruction lente du couple et à la consomption toute dédaléenne de Fred. De cris en joutes déchirantes (dans des scènes presque Cassavetiennes), Dolan exprime un cinéma viscéral, emporté par des comédiens irréprochables, bouleversant d’une générosité émotionnelle sans borne. Melvil Poupaud évite la caricature et campe un(e) Laurence entre fragilité et doute, certitude et conviction. (Mais Poupaud a-t-il déjà livré une performance ratée?). Suzanne Clément est époustouflante, balayant toute réserve au profit d’une tornade poignante de sentiments : c’est, au final, par les méandres traversés par Fred que les émotions les plus profondes et les plus primales surgissent. Fred et Laurence : deux héros aux prénoms déjà marqués par le refus d’accorder au genre un carcan social, une enveloppe finie.

Il faut reconnaitre qu’outre leur talent, les comédiens (sans omettre les parfaits second rôles, de Nathalie Baye à Monia Chokri) sont aidés par l’excellence de l’écriture de Dolan, au scénario (il est aussi aux costumes). Le réel talent du jeune québecois réside probablement là, dans cette manière si épidermique d’écrire ses histoires, cette manière si authentique de livrer et de céder une part de soi. Si le don de Dolan pour la mise en image est évidente, à chaque plan ; elle est discutable dans sa cohérence. Chaque scène, chaque plan est en effet la preuve d’un regard d’esthète, d’un artiste bourré d’éclairs plastiques et de références. Mais le cumul, et l’application parfois trop appuyée (à montrer son savoir-faire ?) dévient par moment le regard du spectateur sur le purement formel au détriment du récit. C’est heureusement cette écriture talentueuse qui ramène le spectateur au cœur de l’exposé, mais moins d’effets parfois flagorneurs n’aurait pas nuit à la qualité esthétique du film. En outre, la symbolique est par moment si définie (presque pédagogiquement) qu’elle apparaît comme un manque de confiance de Dolan, ou comme un excès de certitude (gageons qu’il ne s’agit ni de l’un ni de l’autre) : un symbole ou une parabole doit être saisie, dans un film, sans qu’on la pousse jusqu’à ce qu’elle devienne visible avec évidence (la route qui se sépare en deux et Laurence qui s’arrête à la croisée des chemins, le papillon qui sort de la bouche de Laurence, le torrent qui se déverse sur Fred, la prise de décision dans le cimetière… autant d’éléments, excellents, et de trouvailles qui auraient gagné à être moins prononcés).

Ces quelques scories, inévitables lorsque qu’un bouillonnement d’images et d’idées tel que celui-ci jaillit sur le papier puis sur l’écran, n’empêche nullement le film d’être une œuvre remarquable, habitée par une ambition nourricière et respectable. Le sujet du film, son traitement, sont abordés avec une maturité et un recul épatants pour un homme de l’âge de Xavier Dolan. Son regard sur la « marge » et sur la « norme », et la porosité de ces deux concepts (au-delà de la porosité des genres) est rempli d’une intelligence et d’une humanité presque véhémente : Dolan crie l’absolue bêtise d’un curseur qui dicterait la définition de l’homme marginal ou normal ; il le crie en dressant haut l’oriflamme de la tolérance, en faisant de l’abondance de couleurs, de la profusion d’affects et de la démesure visuelle un défaut qualitatif…

Rick Panegy

Bande-Annonce du film Laurence Anyways (2012) de Xavier Dolan

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