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[Exposition] Sophie Calle « Rachel, Monique » : Sunt Ergo Sum

by Rick Panegy on 15 août 2012
Expositions
LA CRITIQUE

 

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C’est dans l’église des Célestins, à Avignon dans le cadre du Festival 2012, que l’exposition « Rachel, Monique«  a retrouvé un second souffle, après être passée en 2010 au Palais de Tokyo. Comme toujours, l’univers de Sophie Calle explose dans ce qui se rapproche davantage de l’installation. Mais, pour cette « reprise », l’ambiance in situ apporte une dimension plus réaliste et plus métaphysique au travail de l’artiste. En outre, Sophie Calle ajoute à son installation l’aspect d’une « performance » puisqu’elle intervient régulièrement sur les lieux pour des lectures… Ici, dans l’église des Célestins, Sophie Calle s’est engagée à lire le journal de sa mère, et à le terminer avant la fin du festival. Ainsi, chaque jour, sans qu’on en connaisse l’heure, Sophie Calle déambule dans l’église ou s’assoie sur une chaise pour lire quelques extraits, qu’elle découvre en même temps que le spectateur (ce qui lui permet, selon elle, de mettre de la distance avec ce qu’elle découvre). Elle s’autorise même parfois quelques petits commentaires, en aparté… Rachel, Monique honore la mère de Sophie Calle, décédée. Elle y retrace ses derniers jours, ses derniers voyages, ses derniers soupirs, ses derniers écrits, ses passions et ses amours. Sophie Calle, artiste du Moi, s’orienterait-elle vers l’altruisme, loin de son éternel égocentrisme? Hélas, derrière l’hommage sans apitoiement ni chagrin, Sophie Calle parle d’elle, encore, et se replace au centre de sa démarche. Pourtant, comme tout artiste, parler de soi et se nourrir de soi n’est-il pas la démarche première comme la démarche ultime?

 Une défunte exposé au vulgus pecum

La mère de Sophie Calle a toujours regretté de n’avoir jamais fait partie de l’œuvre de sa fille. « Ma mère aimait qu’on parle d’elle. Sa vie n’apparaît pas dans mon travail. Ça l’agaçait. Quand j’ai posé ma caméra au pied du lit dans lequel elle agonisait (…) elle s’est exclamée : « Enfin ! » ». jette Sophie Calle en préambule de l’exposition. L’occasion pour elle de montrer quelques photographies de sa mère, quelques vidéos, d’afficher partout le mot « souci » (le dernier mot prononcé par sa mère « Ne vous faites pas de souci »), d’aligner les pierres tombales sur lesquelles le mot « mother » est inscrit, d’énumérer toutes les maladies, celles affrontées par sa mère au cour de sa vie (la dernière, fatale, d’une autre couleur). L’occasion surtout de se replonger pour l’artiste dans l’univers de sa mère, personnage atypique que le public découvre : des ex-voto se nichent ça et là dans les recoins de l’église, quelques écrits de la défunte, et les moments les plus intimes ouverts au quidam. Car c’est bien l’intime qui est cœur de cette église : le spectateur accompagne la mère de Sophie Calle dans ses derniers instants. On l’accompagne dans son dernier voyage, entre glace et mer (une vidéo au pôle nord), on assiste à son dernier souffle à travers une vidéo de ses derniers instants, dans une alcôve de l’église (l’infirmière qui cherche le pouls), et on est invité à rentrer dans son ultime demeure, dans ses ultimes désirs (la photographie de son cercueil, rempli d’objet et de souvenirs…)

Opportunisme « artistique »

Ce qui dérange dans ce travail -car il y a ce quelque chose qui heurte, qui déstabilise- est-ce le fait d’exposer la mort de quelqu’un aux yeux d’inconnus? Pire, la mort de sa propre mère ? C’est s’en servir pour produire une œuvre qui nourrira la propre carrière de l’artiste? C’est dévoiler les derniers instants, le dernier souffle? Pire encore, ses derniers mots, ce qu’elle a emporté dans sa tombe? Ce serait en somme, la violation d’une intimité… Il y a un peu de tout cela dans le dernier travail de Sophie Calle, qui place ipso facto le spectateur dans la position d’un voyeur « malgré-soi », même s’il est invité par l’artiste elle-même à poser les yeux sur la Morte. Car si la mère a toujours regretté ne pas avoir fait partie de l’œuvre de sa fille, aurait-elle accepté d’être ainsi exposée? Son « enfin » lorsque Sophie Calle posa sa caméra au pied du lit de l’agonisante, aussi ironique fut-il, a été pris au premier degré par l’artiste. La mère a-t-elle fait confiance à sa fille d’artiste ? S’est-elle résignée, connaissant sa fille , sachant que de toute évidence, elle « créerait » quelque chose de sa mort ?

A l’arrivée, c’est une nouvelle installation pour Sophie Calle, qui livre toute l’intimité, sans retenue. Et, à Avignon, elle pousse la provocation jusqu’à lire des passages du journal intime de sa mère : pour donner un second souffle à l’exposition ? Pour lui apporter de la nouveauté ? Pour créer l’événement ? La démarche de Sophie Calle s’inscrit-elle dans l’opportunisme ou dans la banalisation des interdits et des conventions ?

  » Entre l’indifférence tranquille d’Antoine et l’arrogance égoïste de Sophie  » (extrait du journal de la mère de S.Calle)

Lorsque Sophie Calle expose, au creux d’un mur, une page du journal de sa mère, elle choisit celle qui parle d’elle. « L’arrogance égoïste » ou la définition de Sophie Calle par sa propre mère. S’il parait évident que l’artiste ait choisit la page contenant cette peu flatteuse remarque pour faire écho, ironiquement, aux habituelles critiques au sujet de son art (égocentrique, nombriliste, borné à soi comme une spirale revenant sans cesse sur le même thème : soi), elle n’échappe pas moins à son éternel travers, que d’aucun définissent comme une honnêteté d’artiste : parler de soi de manière frontale, et se servir de l’autre, comme un outil ou un média, pour ramener le sujet à soi.

Définitivement, l’artiste règle souvent ses comptes par son art : les névroses nourrissent l’expression artistique. Qu’ils dissertent plastiquement ou se psychanalysent par la recherche esthétique (le rapport de l’artiste à l’autre, à lui-même, à la société, à la nature, au vide, à la mort, au sexe, etc) les artistes parlent d’eux-même. Pourtant, chez Sophie Calle, il y a cette franchise  qui ressemble en même temps, paradoxalement, à de la dissimulation. Rarement on aura vu artiste parler autant de soi-même en donnant l’impression de traiter des autres (cf Prenez soin de vous – 2007 ; Chambre avec vue – 2002 ; etc)

Honnêteté ou segment paresseux? La question de l’artiste au centre de sa création permet à Sophie Calle de prendre au pied de la lettre cette acception de l’art : faire de sa vie et de son intimité (ou de celle des autres lorsqu’elle lui permet de parler de la sienne) une œuvre d’art à part entière. Rien qui puisse alors être reproché à l’artiste, finalement. A bien y réfléchir, il est certain que son art provoque en même temps, chez certains, de l’admiration (voir un intérêt voyeur, ou de l’identification) et chez d’autres, un rejet. Sophie Calle en joue, connaît parfaitement la position de ses détracteurs et nourrit autant, à chaque création, le désir des plus fidèles comme la colère des plus hostiles.

La frontière de l’intime, l’ultime barrière qui constituerait un des invariants des sociétés développées, n’est-elle pas ici franchi par Sophie Calle, dans sa quête provocante de l’art du soi ? Le respect des morts est ici transgressé comme on éclate un tabou oppressant. Filmer un mort, dévoiler son intimité (l’accepterait-on pour un vivant qui n’aurait pas donné son accord ?) relève d’une transgression définitive. L’artiste, cependant, n’est-il pas celui par qui les omertas et les tabous doivent tomber les uns après les autres ? Déranger, bousculer…

Sophie Calle dérange, bouscule. Et nul doute qu’elle serait capable de se mettre au centre d’un projet qui réunirait tous les arguments, les débats et les colères de ses détracteurs. Un projet intitulé  : « Vous ne m’aimez pas »…  Pourquoi pas.

Rick Panegy

Crédits Photos : Virginie Marielle

 

 

 

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