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[Scène Culte] La Leçon de Piano de Jane Campion : sous la musique, la plage…

by Rick Panegy21 septembre 2012
LA CRITIQUE

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Le romantisme, essence de l’émotion.

Filtres verdâtres, ambiance presque glauque, musique envoûtante, contraintes et douleurs, silences et mots rares :  La leçon de Piano (Jane Campion) embrasse, depuis la première minute jusqu’à son dernier plan, le romantisme le plus éclatant et le plus saisissant. Le film obtient, en 1993, la Palme d’Or au Festival de Cannes (qu’il partage avec  Adieu ma Concubine de Chen Kaige) et Jane Campion est même nominée à l’Oscar de la meilleure réalisatrice. Le film reste, depuis, l’un des plus représentatifs du romantisme dans le cinéma moderne… Rarement tant de froideur et de distance auront abouti, à force de sentiments étouffés et dissimulés, à une tension telle que  la violente explosion finale apparaisse comme une libération, malgré l’inévitable issue, en forme de happy-end apaisée.

La scène dans le film.

Le piano d’Ada (Holly Hunter), promise par son père à Alistair Stewart (Sam Neill) , et envoyée en Nouvelle-Zelande pour l’épouser, reste sur la plage après le long voyage qui emmena la jeune femme muette de son Ecosse natale à l’île sauvage. Elle est accompagnée de sa fille Flora (Anna Paquin), née d’une union avec un premier mort foudroyé. C’est d’ailleurs depuis ce jour qu’elle ne parle plus… Et la relation qu’elle a développée avec son instrument est le reflet de son enfermement, de son mutisme, de sa douleur, d’un deuil inachevé qui garderait, fébrilement, un lien avec son premier amour.

Si le piano reste sur la plage, pendant plusieurs jours, c’est parce que les hommes d’Alistair peinent à transporter tous les bagages de la jeune femme. Alistair ne voit lui-même que peu d’intérêt à faire un effort risqué pour transporter cet objet. C’est Baines (Harvey Keitel), l’ami d’Alistair, un peu sauvage et brusque (et qui va peu à peu s’ouvrir à Ada, puis tomber sous son charme) qui proposera à la jeune femme d’aller chercher son piano… en échange d’un marché de séduction particulièrement sensuel mais déstabilisant. Cette scène apparait comme un tournant dans l’intrigue du film : après ces retrouvailles sur la plage avec le piano, Baines et Ada entretiendront une relation de plus en plus ambigüe, et le langage de l’une (la musique) répondra au langage de l’autre (la sexualité).

Une scène portée par la musique de Nyman : joyeuse ou tragique

Dans cette scène clé, tous les ressorts dramatiques exprimés par les tensions et les élans romantiques de cette histoire d’amour contrariée sont mis en exergue. En quelque sorte, cette scène rassemble tous les éléments tragiques (et potentiellement tragiques) de l’ensemble du film, et se positionne comme un prodrome de l’inévitable drame.

Cette scène est portée par l’envoutante musique de Michael Nyman, qui accompagne pendant toute la durée de la séquence les protagonistes : plus encore, elle ne fait pas qu’illustrer la scène, elle s’inclut à la scène. En effet, lorsque Ada et Flora se mettent au piano, les notes de Nyman deviennent celles qui se dégagent de l’instrument, comme si la musique transperçaient l’écran. L’effet est immédiat, le spectateur est confronté directement à l’expression de la mélancolie d’Ada. Il assiste à ce qu’elle a de plus intime et est enveloppé de sa musique. Les mots qu’Ada ne prononcent pas depuis le début du film parviennent enfin, sous la forme de la chaconne de Nyman…

Le thème composé par Nyman, qu’il a imaginé pour illustrer ce moment de retrouvailles, est pourtant utilisé à l’identique par la réalisatrice pour une autre scène bien plus cruelle et tragique, plus tard dans le film. La musique de Nyman devient alors, plus que jamais, le moyen d’expression et le langage d’Ada ; et le thème, récurrent et décliné, comme l’illustration de ses affects et de ses sentiments, servant tantôt à exprimer son bonheur, tantôt sa peur, sa tristesse…

Entre sensualité et désir

Jane Campion parvient à mettre en avant l’intime en mettant presque le spectateur dans une situation de confident (plus que de voyeur) à travers un plan d’une sensibilité rare : la boite de bois qui contient le piano est fissurée, et c’est (image presque sensuelle…sexuelle) par une légère ouverture qu’Ada glisse ses mains pour jouer. La caméra de Jane Campion filme en plan rapproché les doigts de la jeune femme sur les touches d’ivoire, comme si la caméra (le spectateur!)  pouvait elle aussi pénétrer la boîte et assister à la rencontre d’Ada et de son piano. Par ce choix de plan, Jane Campion place d’emblée la connivence au sein de la relation film/spectateur. D’ailleurs, le plaisir explose par un long plan sur le visage d’Ada, savourant et se délectant des notes qu’elle joue. Sa tête se penche, ses yeux se perdent, et le plaisir ressenti par la femme est alors montré sans détour, là encore en plan rapproché, comme pour souligner l’enfermement et la mélancolie dans laquelle elle s’est recluse depuis son arrivée : depuis le début du film, le spectateur n’avait alors vu qu’une Ada atone, presque antipathique ou sauvage. La connivence est désormais inévitable…

Connivence que ne possède pas encore le spectateur avec Baines, et que ne possède pas non plus Baines avec Ada : l’accompagnant sur la plage, le personnage joué par Harvey Keitel observe Ada et rode autour la jeune femme. Le lent mouvement de caméra qui glisse du piano aux pieds de Baines marchant à côté dévoile une suite évidente : le piano va mener Ada à Baines. Derrière ces retrouvailles musicales, le rustre voisin se profile et jouera un rôle primordial au cœur de la relation Ada/piano. Baines, peu cultivé, semble intrigué et séduit par Ada et la relation qu’elle entretient avec le piano et la musique. Probablement troublé par la jeune femme, il ne peut s’empêcher d’observer Ada et ses regards oscillent entre l’expression d’un désir et la révélation d’une machination obscure.

La menace innocente

En une scène, Jane Campion expose tous les tenants et les aboutissants du film : la relation fusionnelle et presque charnelle d’Ada avec son piano, son mutisme qui laisse place à une joie immense lorsqu’elle joue, Baines le voisin qui semble rôder autour de la jeune femme comme une menace. Et l’impossibilité de transporter le piano… Enjeu narratif : la musique, le bonheur, le piano, Baines, Ada… Et, surtout, alors que rien ne semble, en apparence, y accorder la moindre importance, la présence de la fille d’Ada, Flora. La caméra de Campion, aternant du visage d’Ada à ses mains, du piano aux pieds de Baines, du regard sombre de ce dernier au regard lumineux de la jeune femme, se pose bien une fois sur Flora, courant et jouant, accompagnant les notes de sa mère de pas de danse maladroits. Elle porte des habits blancs (couleur de l’innocence, comme plus tard, les ailes d’ange qu’elle a sur le dos -un détail aussi particulier dans cet univers si désincarné, si vide, à forcément son importance-). Campion ne la filme pas encore comme une menace. Mais elle n’ignore pas sa présence. Et quand la jeune fille s’autorise à venir jouer du piano, elle-aussi, elle frappe quelques notes qui marquent fortement la mélodie d’Ada. Son intervention n’est pas anodine, même si elle est brève et elle modifie la douceur desnotes jouées par Ada. Comme un symbole, cette intervention de Flora est là aussi l’annonciation d’une suite inévitable : Flora interfèrera dans la vie d’Ada comme elle interfère dans sa mélodie. Avec innocence, mais avec certitude. Comme pour appuyer ce signe néfaste, il fait désormais nuit dans le plan au cours duquel intervient Flora : le soleil s’est couché (signe que le temps a été avalé par le plaisir, c’est la même pièce musicale que continue de jouer Ada ; dans un paradoxe son / temps subtil).

La menace maritime

Enfin, la scène se termine par un traveling vertical arrière qui laisse le piano de nouveau seul et accompagne les trois protagonistes, ensemble. Les ressorts dramatiques sont fixés : Ada s’éloigne rapidement, entourée de Baines et de Flora, alors que le soleil se couche ; et ces deux-là apparaissent alors comme une ombre dans cet avenir incertain. En outre, le travelling vertical dévoile l’immense hippocampe que la jeune Flora a représenté, en alignant plusieurs bougies. Le piano reste sur la plage, et l’océan (symbolique de l’hippocampe) ne tardera pas à épouser l’instrument…

Rick Panegy

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2 Comments
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  • 27 décembre 2013 at 8:21

    Bonsoir, voilà un film que j’ai vu 22 fois quand il est sorti, je n’arrivais à m’en défaire. Mais je ne l’ai jamais revu depuis 1994. Et pourtant, la musique de MIchael Nyman m’a poursuivie longtemps. Bonne soirée.

    • Rick et Pick
      29 décembre 2013 at 5:39

      indéniablement, la musique est un élément clef !!! vu de nombreuses fois aussi,et je ne m’en lasserais pas, je crois bien ^^ R.

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