Roméo et Juliette

[Théâtre – Critique] Romeo et Juliette par David Bobee

Il n’y a pas grand chose à garder de ce Roméo et Juliette maladroit, bancal et populiste. Quelques belles idées de scénographie ici ou là, une belle création lumière de Stéphane Aubert et c’est à peu près tout… David Bobee met en scène une nouvelle version de Roméo et Juliette, plus contemporaine. Elle est urbaine et virulente. Dans son Roméo et Juliette, David Bobee ne recherche pas seulement à illustrer l’amour, pur et innocent, il exprime, à travers son casting métissé et la nouvelle traduction d’Antoine et Pascal Collin, les conflits sociaux et raciaux, le rejet de l’autre, les rivalités de bandes suburbaines et la quête d’identité. La banlieue s’exprime. La rue danse. La jeunesse s’aime et se déchire. La poésie disparait. Et la tragédie n’émeut plus.

Le choc, brutal, provient d’abord de la traduction de Pascal Collin et Antoine Collin, grossière, vulgaire, provocante. Elle explose le texte de Shakespeare pour se transformer tantôt en ersatz de parodie (une guimauve simili poético-romantique), tantôt en violentes provocations verbales (des « putains » récurrents et lassants, prononcés au cœur même de certaines répliques cultes comme « la honte sur vos deux maisons, PUTAIN, la honte sur vos deux maisons »). Sous couvert de modernité, Bobee et les Collin, qui tentent de briser les codes du classique, font s’évanouir toute la beauté du texte du dramaturge anglais, et, ipso facto, la force de son intensité dramatique. Car jamais aucune émotion (un comble) ne parvient à toucher le spectateur.

Le jeu amateur des comédiens accentue le profil grossier de la pièce. On ne sait s’ils sont définitivement mauvais ou s’ils sont simplement piètrement dirigés… Le résultat est le même : c’est une faute de casting… Mais David Bobee « ne fait pas d’audition » : il paye là son audace absurde… De clichés en évidences ou en contresens, les comédiens agacent ou lassent. Ils ne séduisent jamais, hélas… La rage amoureuse au ventre a totalement disparu. Le casting entier est aberrant, tant les comédiens sont mauvais. On passe sur la volonté populiste de Bobee d’exposer un casting métissé, « cuivré » (et donc saugrenu !), de mêler chants arabes ou danse hip hop, accents d’on ne sait où, rendant peu compréhensibles les tirades (mais rendant à la pièce toute l’expression de la « diversité » tant recherchée par Bobee). On passe sur la conception sonore, curieuse (des voix peu audibles, puis des voix amplifiées, un micro, plus de micro…). On passe aussi sur les appuis lourds et inutiles de la musique, qui vient marquer chaque instant dramatique comme dans un mauvais téléfilm.

Il ne restera donc pas grand chose de ce Roméo et Juliette là, qui place Bobee au rang des metteurs en scène et chorégraphes ambitieux, aux idées inabouties bien qu’intéressantes. Sa pièce, qu’il veut ancrée dans notre contemporalité, reste finalement loin du total engagement qu’il aurait pu prendre. Le contexte social est « frôlé » mais jamais fouillé. La passion (souffrance) amoureuse est abordée mais reste en surface…

Le Romeo+Juliette de Baz Lurhman est une comparaison évidente : le film (1996) du réalisateur australien, respectant à la lettre le texte de Shakespeare, était pourtant bien plus moderne que la version de David Bobee. L’énergie et le drame y étaient alors bien plus vibrants que dans ce pâle spectacle de 2012…

« Wesh, Wesh… » La question posée est : est-ce en rabaissant l’excellence au niveau du vulgum pecus qu’on parvient à élever le quidam ? Pour tout dire, il est des « Roméo et Juliette » de kermesse de fin d’année dans certains collèges ou dans certains lycées qui valent davantage le détour…

Rick Panegy