[Film – Critique] The Master de Paul-Thomas Anderson : Sunshine of a spotfull mind…

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Toujours aussi esthétique, quasi-esthétisant par moment, le nouveau film de Paul Thomas Anderson (filmé en 70mm, format rare dans le cinéma contemporain) reste fidèle aux partis pris artistiques du réalisateur américain : The Master fait la part la belle à l’idéal, au beau, au parfait. Comme chacun des films d’Anderson, la forme, entre virtuosité et audace discrète, est aussi importante que le propos et le récit, offrant souvent symboles ou paraboles plastiques – parfois poussifs, parfois faciles – comme grille de lecture supplémentaire de la narration…

Le héros est toujours traqué, perdu, désorienté. Le groupe ou la famille est en perpétuelle balance entre oppression et sécurité, contrainte et fondation inaltérable. Le conflit, nécessaire, est souvent inévitablement constructif, tant pour l’individu que la communauté. C’est tout cela que Paul Anderson film à nouveau dans The Master, comme il le fit déjà dans Boogie Nights, Magnolia, There Will Be Blood, avec une réussite fascinante.

Là encore, les plans-séquences sont savoureux, les longs travellings impressionnent et la direction d’acteur poussée jusqu’à  la « performance ». Le premier plan du film (plan qui reviendra par deux fois encore plus tard dans le film) est à l’image de l’esprit embrouillé de Freddie Quell (Joaquin Phoenix), ce vétéran de guerre paumé : les remous des vagues derrière le navire qui ramène le héros perturbé, déséquilibré par les années de conflits, sont ceux des bouillonnements de l’âme en miette de l’ancien soldat, qui hésite entre fuite, oubli, nouveau départ, victimisation, haine et aigreur ou solitude… Sa rencontre, hasardeuse, avec le charismatique Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), un homme lettré et savant, mentor du mouvement « La Cause », va le plonger face à ses tourments : sa violence, son impulsivité, sa colère, comme des entraves à sa liberté. Lancaster Dodd et Freddie Quell vont entrer dans une relation ambigüe, entre admiration et rejet ; une relation basée tantôt sur la manipulation, tantôt sur la collaboration. La soumission ou la volonté, comme l’ambiguïté qui régit en permanence la relation entre les individus place le film comme une véritable amphibologie cinématographique : Paul Thomas Anderson ne canonne nulle vérité, ne frappe le film d’aucun sens moral. Il aborde, une fois de plus, les relations humaines dans leurs plus profonde complexité (La relation Quell/Dodd est elle-même étoffée d’une influence obscure de l’épouse du gourou -Amy Adams-).

Ce qui perturbe les uns est ce qui pousse les autres à l’admiration : le cinéma d’Anderson frôle en permanence la démonstration ; techniquement parfait et irréprochable, il alterne entre art intellectuel (des références multiples à la complexité du propos ou au montage narratif atypique) et art « populaire » (une mise en avant de thèmes de surface, un jeu d’acteur « performance » -voir les prouesses de Cruise dans Magnolia, de Day-Lewis dans There will be blood…).

The Master fascine autant que son gourou Dodd ; mais il finit dans son troisième quart -habileté d’Anderson ou échec?- par tourner en rond, à l’image des piétinements idéologiques du mentor Dodd ou de l’immobilité psychologique dans laquelle se trouve Quell… A titre d’exemple, les cent pas de Freddie Quell, dans le salon d’Helen (Laura Dern), une riche mécène qui accueille Dodd et la Cause chez elle : cent pas de la fenêtre au mur, sous le regard de Lancaster Dodd, comme une thérapie inutile et vaine… Une catalepsie formelle qui fait écho à l’ennui passager du spectateur, à l’image de l’impasse dans laquelle les deux héros se perdent…

Certains y verront une critique de la Scientologie et de son créateur L.R.Hubbard, bien qu’elle ne soit jamais explicite. The Master porte surtout un regard précis sur les nombreux mouvements spirituels et les multiples naissances de courants religieux ou mystiques qui naquirent aux Etats-Unis, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, dans un contexte sociétal fracturée et fragilisé, en recherche de nouveaux repères.

La formidable musique de Jonny Greenwood (Radiohead) -déjà compositeur de l’excellente musique de There Will be Blood- achève dans bercer le film dans un climat troublant et envoûtant. Alternant avec la musique électronique du compositeur britannique, la bande-originale propose un jazz d’époque chaleureux, d’Ella Fitzgerald à Jo Stafford (le plaisir de retrouver No Other Love).

The Master est un film qui séduit autant qu’il repousse ou dérange, tant du point de vue narratif que formel. Mais comment pourrait-il ne pas en être autrement pour un film qui traite des méandres de l’esprit, des forces et des résistances qui animent les relations humaines, et des groupes d’influences, sectaires ou religieux ?

Rick Panegy

 

 

 

Merci à LaJungle et Metropolitan.

4 Comments

  1. Vincent B. dit :

    Bjr !! Franchement, j’ai pas trouvé que c’était fascinant ! On s’ennuie, c’est vraiment lassant. Certes le jeu des acteurs (surtout phoenix) est très bon mais plus le film avance, plus on se dit que le réalisateur n’avait pas grand chose à dire… Déception : mieux vaut revoir Boogie Nights de ce réalisateur !

  2. Sam_02 dit :

    Ah il faut vraiment que je le vois celui-ci ! Je me suis fait « We Own The Night » il n’y a pas longtemps, Joaquin Phoenix y est aussi traqué, désorienté, perdu, sûrement pas la même trame mais un tout aussi bon jeu d’acteur, je vous le conseille ;)

  3. Sam_02 dit :

    ça y est je l’ai vu, excellent film !

    1. Rick et Pick dit :

      Aaaaaahh ! bon choix : un PTA est une valeur sûre ^^

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