[Film – Critique] Les Misérables de Tom Hooper : Une transposition réussie

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En 1980, après un double album-concept enregistré notamment par Rose Laurens, Mireille, Salvatore Adamo et Michel Sardou, Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil lancent sur la scène du Palais de Congrès à Paris leur comédie musicale Les Misérables adaptée du célèbre roman de Victor Hugo. Le spectacle, mis en scène par Robert Hossein connaitra succès et prolongations et réunira jusqu’à 500.000 spectateurs. En 1983, l’incontournable producteur anglais Cameron Mackintosh (producteur de Cats et du Phantom of the Opera notamment) découvre la musique de Schönberg et décide d’adapter, avec l’aide du parolier Herbert Kretzmer, le spectacle en version anglaise pour le West-End de Londres (1985), puis Broadway à New York (1987). Depuis, le show a été produit dans 42 pays, traduit dans 21 langues et a réuni plus de 60 millions de spectateurs à travers le monde. Pour Cameron Mackintosh, Claude-Michel Shönberg et Alain Boublil, l’adaptation de cette comédie musicale en film était un enjeu de taille : élargir son public tout en respectant à la fois, l’œuvre de Victor Hugo et sa version sur scène. Après quelques projets avortés, Universal Pictures acquiert fin 2011 les droits d’adaptation et demande au britannique Tom Hooper (Le Discours d’un Roi) de réaliser le film. Assez proche du roman original et préservant son côté politique et ultra-romantique, comme l’était déjà le spectacle, malgré une mise en scène peu renversante, l’exercice de transposition du musical en film est une réussite.

En 1823, Jean Valjean (Hugh Jackman), ancien bagnard à Toulon, est le maire de la ville de Montreuil-sur-mer sous le nom de Mr Madeleine. Le nouvel inspecteur de la ville, Javert (Russell Crowe) pense reconnaitre en la personne de Mr Madeleine un ancien bagnard qu’il a connu à Toulon. En parallèle, Jean Valjean fait la rencontre un peu tardive de Fantine (Anne Hathaway),  a qui il fait la promesse, après qu’elle fut renvoyée injustement de son usine, d’adopter sa petite fille Cosette qu’elle a confié aux aubergistes Thénardier. Poursuivi par l’inspecteur Javert, Jean Valjean adoptera Cosette et filera vers Paris sous une nouvelle identité.

Dans la continuité d’une stratégie orientée depuis 30 ans à ne jamais publier une version filmée de la comédie musicale, telle que produite sur scène, afin d’en préserver son appétence, il était logique que l’adaptation au cinéma des Misérables n’en serait qu’une nouvelle déclinaison à l’instar des versions concerts célébrants les 10 et 25 ans du spectacle disponibles en DVD qui ne reprenaient pas la mise en scène originale. Tout en élargissant le public, cette adaptation cinéma se devait de proposer aux fans un nouveau « produit dérivé ».

Musicalement, Claude-Michel Schönberg a révisé sa partition pour la moderniser (tout particulièrement les scènes de bataille; dont l’insurrection durant l’enterrement du Général Lamarque qui n’apparaissait pas dans la comédie musicale) et l’adapter à l’interprétation des acteurs. Certaines chansons ont été déplacées, d’autres raccourcies voire même supprimées (comme le « Dog Eats Dog » de Thénardier dans les égouts de Paris) et les paroles ont parfois subit quelques modifications afin de coller à la nouvelle mise en scène. Claude-Michel Schönberg a également composé « Suddenly », une nouvelle chanson pour Jean Valjean a double emploi : offrir un bonus aux fans et permettre que le film soit nommé aux Oscars dans la catégorie meilleure chanson originale (pour être nommé une chanson doit obligatoirement être une composition originale pour le film). L’autre aspect rendant cette adaptation unique, avec une incidence directe sur sa musicalité  et renforcée par une prise de son en direct, est celui d’avoir choisi majoritairement des acteurs principaux sachant chanter plutôt que des chanteurs sachant jouer. Sur scène ce sont, entre autres, des ténors et des barytons qui se donnent le change avec des sopranos et des mezzo-sopranos sur des chansons où toutes les notes sont chantées. Pour le film, les acteurs livrent de nouvelles versions de ces mêmes chansons, réellement ré-interprétées par le jeu des comédiens et jusqu’à parfois se rapprocher des dialogues chantés des Parapluies de Cherbourg ou d’Une Chambre en Ville de Jacques Demy. Deux exceptions dans le casting principal : Samantha Barks, qui a déjà interprété le rôle d’Eponine sur la scène du West-End, et Aaron Tveit (Enjolras) issu des musicals de Broadway. Il est intéressant de noter que Samantha Barks a récemment confié que la dimension de son personnage  développée  par Victor Hugo (le dénigrement de soi) est plus présente dans la version cinéma que dans la version musical.  Au niveau du chant, Hugh Jackman, fort de ses expériences sur scène pour de nombreuses comédies musicales, et Anne Hathaway s’en sortent plutôt très bien. Cette dernière a su donner une nouvelle profondeur et une nouvelle émotion au tube « I Dreamed A Dream », rendu mondialement célèbre par Susan Boyle. Si Russell Crowe a du mal à trouver ses marques lors de ses échanges avec les autres acteurs, notamment au début du film lors de la scène du bagne de Toulon sur la chanson « Look Down » face à Hugh Jackman, il réussit ses solos « Stars » et « Javert’s suicide » dans de nouvelles versions moins envolées que les versions originales. Sacha Baron Cohen et Helena Bonham Carter assurent le comic relief du couple Thénardier avec brio, une touche humoristique en forme de passage obligé inventé pour la comédie musicale afin de soulager le pathos omniprésent dans le roman. On regrettera davantage les limites vocales d’Eddie Redmayne (Marius) et la téciture d’Amanda Seyfried (Cosette). Côté clins d’œil destinés aux fans de la comédie musicale,  on se régale des nombreux cameos dont ceux de Colm Wilkinson (l’évêque de Digne) et de Frances Ruffelle (une prostituée) tous deux originaires du premier casting anglais de 1985  et qui avaient respectivement interprété Jean Valjean et Eponine. L’hommage à Colm Wilkinson, le premier a avoir interprété le héros en anglais, est même poussé jusqu’à le faire apparaitre et chanter, en lieu et place d’Eponine, sur la dernière chanson de Jean Valjean.

Côté réalisation, en plus du choix sans précédent d’enregistrer les chansons en live (ce qui donne plus, voire trop, de réalisme à l’interprétation), Tom Hooper a fait le choix discutable de cadrer au plus près ses acteurs, évitant ainsi de s’attarder sur des décors parfois trop éloignés de la réalité. Il parvient toutefois à prendre du recul lors des quelques envolées musicales illustrées systématiquement par des travelings en tous genres. Plutôt que d’assister de loin à un spectacle sur scène de manière frontale, le spectateur est alors immergé au plus près des personnages. Ici les nombreux cadrages très serrés permettent à Tom Hooper de mettre l’accent davantage sur l’interprétation de la chanson et l’émotion du personnage que sur la chanson elle même. A ce titre le choix d’acteurs à la place de chanteurs s’avère justifié.

Ce choix de mise en scène, s’il peut refroidir plus d’un spectateur (le film durant 2h38), contribue aussi à faire de cette version une nouvelle expérience inédite pour les fans de la comédie musicale originale. Si le film perd légèrement en émotion par rapport à sa version sur scène, on peut considérer que l’exercice de transposition est réussi. Loin des codes de la comédie musicale hollywoodienne (numéros chantés entrecoupés de dialogues) Les Misérables de Tom Hooper est un objet rare et différent. Il impliquera, comme tout pari, un rejet un bloc ou  une adhésion totale.

Philip Pick

Regardez la bande annonce en VOST du film Les Misérables de Tom Hooper (2013)

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2 Comments

  1. Tish dit :

    Je trouve que Russell Crowe est assez difficilement supportable vocalement durant ce film ! Par contre Anne Hathaway, superbe !

    1. Rick et Pick dit :

      oui, en effet, Anne Hatthaway s’en sort très bien : d’ailleurs, un Oscar dans la poche… Et en effet, Crowe semble moins à l’aise que les autres : la première partie du film est difficile oui… Mais il se rattrape sur quelques chansons phares ;-)

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