[Film – Critique] Syngué Sabour d’Atiq Rahimi : Maïeutique émancipatrice

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Tandis que le bruit des armes envahit le silence de la misère, elle veille son mari gisant à même le sol de la chambre vide du couple. Le combattant qu’il a été n’est guère plus qu’un corps vide, enveloppe de chair qui peu à peu se remplira de tous les mots dont se soulagera l’épouse bienveillante (Golshifteh Farahani, aussi formidable que dans A propos d’Elly d’Asghar Farhadi en 2009).

Syngué Sabour, c’est une « pierre de patience », qui dans le folklore local, représente l’outil transitionnel de l’émancipation : elle se remplit petit à petit de toutes les souffrances et secrets de son propriétaire jusqu’à éclater, c’est alors que celui-ci connait la « délivrance ». C’est le corps du mari qui fait office de Syngué Sabour et au-delà de ce symbole, c’est tout le contexte de ce récit qui procède de l’émancipation de l’héroïne, femme musulmane soumise aux contraintes phallocrates et avilissantes d’une société religieuse qui se radicalise, dans un Kaboul en guerre jamais nommé (mais reconnaissable, laissant la possibilité au spectateur de transposer le drame personnel dans un autre lieu similaire). En effet, si la léthargie du mari permet à l’épouse, en le soignant, de revenir sur leur passé et peu à peu d’aboutir à une prise de conscience, c’est aussi par une multiplicité contextuelle incitante que la jeune femme entre dans un parcours de réflexion involontaire, comme une maïeutique nécessaire et inévitable : la rencontre avec sa tante, prostituée, celle avec un soldat bègue, faisant irruption dans sa maison, le massacre de ses voisins ; tout renvoie l’héroïne, dans une lente progression dramatique, à sa condition et à l’acceptation de sa sexualité.

Syngué Sabour, adapté du roman éponyme d’Atiq Rahimi, Prix Goncourt en 2008, est un film intimiste, à l’image de l’isolement du personnage central. C’est Rahimi lui-même qui adapte son propre roman, développant les cadres et scènes extérieures à la maison (le roman, dans sa quasi-totalité, se déroule en huis-clos dans la chambre), ce qui diminue certes le confinement oppressif dans lequel est plongée la jeune femme, et réduit l’aspect  » hors-temps, hors-espace  » du drame, mais accentue la contextualisation et intensifie la dramatisation géo-politique. Rahimi s’applique à proposer des images au cadre appliqué, soigne son scénario et limite les intrusions de la musique, laissant au récit la sincérité de l’émotion. Une émotion qui n’est jamais celle de l’affect outrancier mais davantage tournée vers une émotion intellectuelle, une réflexion sur la barbarie et l’abjection de la prépotence.

Rick Panegy

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