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[Film-Critique] Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow : For God and Country

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La réalisatrice survitaminée au cinéma bourré de testostérone des Point Break, Démineurs ou autre Strange Days trouve dans ce long film aux allures de reported film ou de docu-fiction un équilibre remarquable dans sa réalisation : à la fois précise et dynamique, elle offre aux spectateurs une emprise captivante sur les méandres d’une traque labyrinthique et des moments d’adrénaline percutants. Kathryn Bigelow, ne replonge jamais, tout au long des 2h37 de Zero Dark Thirty, dans ses pêchés d’excès. Le film retrace la traque de Ben Laden, depuis les attentats du 11 septembre 2011 jusqu’à l’assaut mortel dans sa demeure à Abbottabad au Pakistan, presque 10 ans plus tard. Pourtant, le scénario de Bigelow et de Marc Boal avait été écrit bien avant la mort du terroriste et l’événement a poussé la réalisatrice a remanier son scenario : bien lui en a pris car les quarante dernières minutes, retraçant l’ultime raid, sont absolument convaincantes, saisissantes et (quasi) fidèles aux déclarations du Navy Seal ayant lui-même abattu Ben Laden (voir ici). Extrêmement documenté, Zero Dark Thirty oscille entre la maitrise totale et le reporting ou le documentaire, ce qui accorde au film un aspect « réalisme » bienvenu, et lui octroie une sacrée dose de crédibilité ; mais, dans le même temps, cela peut provoquer chez le spectateur un certain scepticisme, tant les frontières entre la réalité des événements et l’aspect fictionnel sont ici ténues, voire insaisissables par moment. Pourtant, c’est avec une remarquable maîtrise que les événements qui ont jalonné le terrorisme islamique de ces dix dernières années (les attentats dans les transports publics à Londres en 2005, l’attentat à l’hôtel Marriot d’Islamabad en 2008, etc) sont mêlés au parcours de l’héroïne, Maya, l’agent de la CIA qui enquête avec persévérance et résolution.

Habilement, Bigelow délie la complexité du récit dans une trame narrative implacablement linéaire, le focalisant autour du personnage principal, Maya (Jessica Chastain), permettant ainsi au spectateur de ne pas s’égarer dans les dédales de détails légitimes de l’enquête, et dans le très grand nombre (plus d’une centaine) de rôles présents au générique… En axant toute l’histoire autour de cette héroïne opiniâtre, en permanente résistance, luttant contre les décisions politiques et le système, Kathryn Bigelow livre avec Zero Dark Thirty un film sur le courage, la détermination et la fidélité en ses croyances : Maya, en filigrane, incarne davantage l’Amérique que le système lui-même, contraints par la hiérarchie, l’économie ou la diplomatie, elle habite les valeurs de tout un pays, celles de ne jamais baisser les bras face à l’adversité, d’embrasser sans équivoque une foi dévorante dans la possibilité du succès et de la réussite… C’est à travers Maya que Bigelow glorifie l’Amérique, dans un film -comment pourrait-il en être autrement?- qui rend hommage à cette obstination et cette ténacité de tout un pays. Le titre initial du film ne devait-il pas s’intituler For God and Country ?

Alexandre Desplat (Moonrise Kingdom, Argo, De Rouille et d’os, The Tree of Life, Le discours d’un roi etc…) compose une parfaite musique, sobre mais imposante, à l’image du parcours de cette enquête, discrète mais monumentale. Et Bigelow, sans jamais être ostentatoire ni propagandiste, prend position pour le combat des valeurs, sans jugement, ni parti pris: le dernier plan sur l’héroïne, Maya, perdue et sans réponse lorsqu’on lui demande « et maintenant, où vous voulez aller? » démontre à quel point Bigelow reconnait en même tant l’ampleur de l’investissement, et son absolue nécessité et respectabilité, mais aussi l’effet dévastateur d’un combat tel que celui-ci sur l’individu, son intimité, son humanité. Que reste-t-il en effet de la femme après presque dix ans consacrés exclusivement à l’enquête?

Rick Panegy