[Film – Critique] Les Amants Passagers de Pedro Almodovar

Deux ans après le subversif La Piel que Habito, Pedro Almodovar retrouve avec Les Amants passagers la verve et l’énergie truculente de ses débuts. En narrant sans aucune mesure ni tempérance les possibles derniers instants des passagers d’un A340 en partance pour Mexico, Almodovar renoue avec l’exubérance et l’esprit du cinéma espagnol des années 80, comme un retour de la Movida dans un période bien moins euphorique que celle qui suivait le franquisme, lorsque le mouvement artistique enflamma la société culturelle ibérique. On retrouve dans Les Amants Passagers la même cocasserie et la même bouffonnerie que dans les premiers films du réalisateur espagnol, tels que Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartiers, Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça? ou Le Labyrinthe des passions

Un problème technique empêcherait l’avion d’atterrir correctement (à l’origine du problème, ironiquement, Antonio Banderas et Penelope Cruz, dans des retrouvailles farfelues en forme de prégénérique). Les passagers vont vivre alors, en guise d’ultimes moments, un cocktail de sensations extrêmes, de la peur à l’amour, du rire à la sexualité, du mensonge à la confession, de la reconnaissance à la rédemption ; comme si, à l’approche de la mort, chacun vivait une aggravation de sa sensibilité et une exacerbation de sa vitalité et de ses instincts, avec tout ce que cela entraine de dérives et de démesures. Les passagers de la seconde classe, par un habile tour du scénario, ont été écartés de l’aventure : ils ont été endormis par l’équipage pour éviter d’affronter la catastrophe approchante. L’action se déroule en première classe, où quelques personnages hauts en couleurs côtoient des stewarts volontairement outrageusement clichés et la cabine de pilotage abrite, quant à elle, une équipe guère moins saugrenue. Ce beau monde excentrique s’emmêle, se désire, provoque, s’épie, se menace et règle des comptes avec le reste du monde et, en pointillé, avec soi-même. C’est à travers nombre de saynètes pittoresques, fantasques, endiablées (la chorégraphie de l’artiste Bianca Li sur I’m so excited des Pointer Sisters) parfois grotesques, qu’Almodovar fait avancer le récit, qui n’est autre qu’une expression quasi-subconsciente des instincts de survie de l’homme : dans un état presque second, entre les effets de la drogue, de l’alcool, de l’excitation sexuelle et des médicaments, les passagers et membres d’équipage, tour à tour, font honneur aux joies de la vie (les stewarts, excellents Carlos Careces, Raul Arevalo, Javier Camara), renouent avec sa saveur (Cecilia Roth) ou en découvrent les plaisirs (Lola Duenas, une voyante encore vierge ou Hugo Silva, le copilote).

Et à travers ces soubresauts de vie, Almodovar incite en substance toute une nation à retrouver soi-même le sursaut vital qui lui est nécessaire. L’Espagne traversant une crise sans pareil, le retour à l’état d’esprit de la Movida serait, sans être la panacée, une issue salvatrice ou un soulagement… L’avion qui file vers le Mexique, pays hispanophone plus pauvre encore que l’Espagne, finira par atterrir sur le sol national, à Tolède, comme un symbole d’une solidité souhaitée et un appel à un retour  à l’optimisme.

Un Almodovar mineur certes, mais drôle et déchainé. Cependant, même dans un film mineur, et en apparence léger, Almodovar glisse, comme toujours, des éléments de son analyse de la société, de son regard sur l’homme et ses complexités.

Rick Panegy

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