[Danse – Critique] Béjart / Nijinski / Robbins / Cherkaoui / Jallet : Ad Libitum

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L’Opéra de Paris donnent au spectateur la chance infinie de voir coup sur coup les incontournables L’Oiseau de feu de Maurice  Béjart, L’après-midi d’un faune de Vaslav Nijinski et Afternoon of a faun de Jérôme Robbins. En prime, la très attendue création de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet autour du Boléro conclue la soirée : les deux jeunes chorégraphes seront-ils à la hauteur de leurs illustres prédécesseurs ? La rupture sera-t-elle aussi intensément géniale que celles impulsées par les prestigieux Béjart, Nijinski ou Robbins ? Retour sur une soirée en forme de « tétralogie » historique de la danse, quand la syncope finit, avec le temps, par prendre la forme de référence.

De la modernité à la postérité. Entre révolutions et audaces. La musique de Debussy, Ravel et Stravinsky bouleversa les codes, rompit avec la « tradition » romantique, jusqu’à provoquer parfois, de vives réactions de scepticisme ou de rejet. Puis elles devinrent incontournables. La danse s’en est évidemment emparée, provoquant à son tour un bouleversement, de Béjart à Nijinsky et Robbins. Les lectures des œuvres de ces audacieux compositeurs par ces talentueux chorégraphes aboutit en leurs temps à des créations authentiques, brisant à leur tour les habitudes esthétiques de leur époque. Du choc sexuel de Nijinski sur L’après-midi d’un faune à la lecture condensée de L’oiseau de feu de Béjart, axé davantage sur l’évocation que sur la narration, en passant par la transposition intimiste de Robbins pour Afternoon of a faun, les créations osées ont toujours été aussi novatrices qu’elles ont été moteur. En fin de programme, la création de Cherkaoui et Jalet sur le Boléro (passer après celui de Béjart, beau défi) promettait beaucoup : l’espoir d’être les dignes héritiers de ces précurseurs, celui d’oser la rupture, non pas pour idolâtrer celle-ci sans autre but, mais au contraire, pour poser les bases d’une nouvelle voie… Grand défi, grandes attentes. Convaincus ? Disons étonnés et surpris… Mais n’est-ce pas là le début de la réussite ?

1/ L’oiseau de feu – Igor Stravinsky (Version suite pour orchestre de 1919) – Chorégraphie de Maurice Béjart – 22 minutes

L’oiseau de feu : Mathias Heymann (Etoile) / L’oiseau Phenix : Allister Madin

La 190ème représentation du mythique Oiseau de feu de Béjart fut une merveille éblouissante ! On a toujours un peu peur qu’elle vieillisse mal, que les quelques mouvements de mains paraissent ridicules, que les « échanges de masques » en ronde semblent obsolètes. Et puis, finalement, non, on est à chaque fois soufflé par ce concentré d’énergie, de Russie, de cohésion et par cette fascinante occupation de l’espace ! Matthias Heyman, en oiseau de feu, en fait beaucoup : c’est un oiseau très maniéré… Certes, on ne demande pas à un oiseau d’être viril mais celui-là nous semble particulièrement délicat… Qu’importe, il parvient à insuffler à ce ballet énergique quelque chose de grand, à la hauteur du défi Stravinsky ! Le superbe final, avec l’oiseau phénix (très bon Allister Madin -mais on a envie de lui demander d’oser s’imposer un peu plus!-) est toujours aussi grandiose : à la limite entre contorsion, cirque ou performance, l’ensemble rend l’œuvre de Béjart incontournable !

 

 

2/ L’après-midi d’un faune – Claude Debussy (Prélude à l’après-midi d’un Faune) – Chorégraphie de Vaslav Nijinski – 12 minutes

Le Faune : Stéphane Bullion (étoile) / La Nymphe : Stéphanie Romberg

On ne se lasse jamais de voir et revoir L’après-midi d’un faune, avec l’espoir toujours un peu coquin de ressentir l’obscénité animale qui s’en dégage, ce côté provocateur, sexuel. Certes, la chorégraphie de Nijinski est d’emblée sulfureuse, en substance. Mais on attend surtout un danseur chargé de testostérone, qui apporte un peu de perversité à son jeu, comme Noureev ou récemment Le Riche ont su le faire. Ici, Stéphane Bullion manque un peu de tout ça pour nous satisfaire pleinement… On reste sur notre faim, même si le plaisir reste toujours intact.

 

 

 

3/ Afternoon of a faun – Claude Debussy (Prélude à l’après-midi d’un Faune) – Chorégraphie de Jerome Robbins – 12 minutes

Karl Paquette (étoile) / Amandine Albisson

La succession des deux œuvres est ingénieuse : elle permet une comparaison systématique inévitable (on passe sur l’orchestre, qui joua moins bien ce prélude que le même prélude qu’ils ont joué 12 minutes plus tôt !). De quoi est rempli l’air de ce studio de danse -décor de toile blanche sur le plateau- dans lequel évoluent deux danseurs en guise de faune et de nymphe ? Pas de cette électricité sexuelle et de ce brin de malice perverse qui règne dans la version Nijinski. Ici, les échauffements et autres jeux de séduction des deux danseurs face à un miroir factice (qui leur permet d’être face spectateurs) évoquent davantage la sensualité… Karl Paquette est très bon, très beau aussi (pose lascive sur le sol) et Amandine Albisson assure très bien la réplique, un brin séductrice (la véritable faune, ce ne serait pas son personnage, tiens ?). En réalité, avouons que ce prude Afternoon of a faun (qui se termine par un « petit bisou » du danseur à la danseuse) ne parvient pas à nous extirper de l’excitation qui nous envahit à l’approche de la dernière pièce de la soirée : le Boléro, création attendue ! (et attendue au tournant aussi!)

 

 

 

4/ Boléro – Maurice Ravel – Chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet – Scénographie de Marina Abramovic

Enfin… Après un deuxième entracte de 20 minutes, l’excitation est à son comble… Verdict !

Ca tourne, ça tourbillonne ! Le cycle est continu, interminable, les figures se répètent et s’enchainent avec fluidité, les danseurs passant sans jamais cesser de tourner d’un partenaire à l’autre : les onze danseurs s’entrecroisent, se mêlent et se mélangent sans aucune rupture. Les quinze minutes du Boléro, dans cette création très attendue de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, font figure de « transe » intense, d’extase permanente, de catalepsie ininterrompue. Ce Boléro fait appel à la plus viscérale des forces, celle qui pousse le corps au-delà de la raison. Marina Abramovic, icone de la performance, évoque « la vie, la mort, la jalousie, l’amour, la haine, l’érotisme... » à l’écoute de l’œuvre de Ravel, elle ressent quelque chose « d’électrique« . Tout ça l’amène à considérer ce morceau incontournable comme une œuvre où se dégage « une élévation spirituelle« .

Avant que l’orchestre n’entame les premières notes, les onze danseurs pénètrent, vêtus de capes noires, frappant le sol au rythme du tempo du Boléro. Ils finissent par se « rencontrer », après quelques pas sur le plateau sans se trouver, lorsque la musique commence : les capes tombent (celle d’Aurélie Dupont en premier ? info tenue par Danse Avec La Plume – Voir son avis) et l’ensemble commence un longue danse, où les couples s’entrecroisent (le genre est aboli : les hommes dansent aussi avec les hommes, les femmes avec les femmes, les mêmes mouvements sont effectués par tous, jusqu’à ne plus reconnaitre, parfois, qui d’un homme ou d’une femme, effectue un mouvement, qui devient alors subitement universel).

Jamais pourtant -et contrairement à son illustre référence, le Boléro de Ravel- l’œuvre de Cherkaoui/Jalet n’est conçue comme une catharsis, une sorte de montée quasi-orgasmique qui se conclue par une coda grandiose. Le seule changement de ton de l’œuvre, à une minute de la fin du morceau, et qui est pourtant sa seule rupture (et donc élément incontournable) n’est pas reproduite sur scène par une quelconque scission, si ce n’est l’apparition d’un danseur en cape noire, alors que les autres s’étaient, au fur et à mesure, débarrassé de leurs oripeaux (d’abord les capes, puis les jupes -hommes et femmes-) laissant apparaitre des costumes de squelettes, tels des êtres désincarnés.

Hormis cette différence d’alignement avec l’œuvre de Ravel, qui apporte une certaine frustration, force est de reconnaitre la formidable cohérence de la chorégraphie de Cherkaoui et Jallet avec celle du compositeur français : tout ici est cycles, répétitions presque hypnotiques. A l’instar des phrases musicales qui se répètent ad libitum dans le Boléro, les danseurs effectuent plusieurs mouvements qui se répètent, sans pour autant se distinguer les uns des autres de manière isolée. En cela, c’est un sans faute ! Par ailleurs, la scénographie d’Abramovic, faisant circuler des cercles de points sur le plateau, qui s’entrechoquent, et se transforment en vagues de points blancs, sur le sol et sur l’immense miroir incliné en fond de scène, adhère à l’idée de cette continuité infinie du mouvement. Ce miroir, en fond de scène, reflète les danseurs qui semblent alors s’envoler : on danse au sol, on danse dans les airs (la fumée au sol qui devient nuage sur le miroir), on tourne sur terre jusqu’à trouver l’envol, celui qui permet de fuir la pensée et d’être dans un état de « sensation » : l’expérience est quasi « chamanique », comme le souligne Abramovic. On peine à distinguer les  trois étoiles (Aurélie Dupont, Marie-Agnès Gillot, Jérémie Bélingard) qui composent la troupe. Mais pourquoi pas : aucun véritable soliste ici, on est davantage confronté à un ensemble radicalement humaniste, à l’image de cet ensemble d’individualités qu’est le Boléro lui-même, conjuguant chaque instrument soliste dans un ensemble collectif cohérent.

 L’œuvre de Cherkaoui/Jalet restera-t-elle une référence dans l’histoire, comme le sont devenues les œuvres qui l’ont précédé au programme de la soirée ? Le public applaudit vivement! Mais les critiques sont partagées. Ressortir du spectacle avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose de « différent », n’est-ce pas là la preuve de la réussite de ce duo de chorégraphes ? Le temps nous en dira plus…

 

  

 

Rick Panegy 

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