[Film – Critique] Le Passé d’Asghar Farhadi

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Dans la première scène, Marie et Ahmad se retrouvent à l’aéroport. Ahmad revient d’Iran pour officialiser leur divorce. Les deux ex-amants s’entendent bien. Sur le parking de l’aéroport, Marie entame une marche arrière : la caméra d’Asghar Farhadi est à l’arrière du véhicule - plan sur les deux visages retournés, qui regardent derrière la voiture- et fixe ainsi le cri et la peur lorsque Marie démarre ; ils ont failli heurté une autre voiture. Cut. Le ton est donné : c’est toute la symbolique du passé, du regard en arrière et de la peur ou de l’angoisse que cela entraine que Farhadi filme dans son nouveau long-métrage, succès critique et public. Le film, présenté au Festival de Cannes en 2013, a suscité un rare engouement. Bérénice Béjo en repart le prix d’interprétation sous le bras et Farhadi avec une renommée toujours plus brillante.

Le cinéma, lui, s’enrichit d’une pépite de sensibilité, de délicatesse, d’émotion et d’instants. Le Passé ne relate rien d’autre que la pourriture des nœuds, le ternissement implacable des vies guindées par le secret et la culpabilité, la douleur sourde qui ronge l’âme lorsqu’elle ne se débarrasse pas du poids du silence et du compromis.

Ce qui distingue le bon film de celui qui marque les esprits, ce n’est pas le scénario, encore moins les effets de caméra virtuose. Ce qui fait le Cinéma, c’est avant tout la direction d’acteurs, celle qui a élevé au rang de chefs d’œuvre les films de Cassavetes ou encore de Bergman. Farhadi ne se distingue en rien de cette élite de ce point de vue : il transcende le quotidien et l’instant, et transforme la chronique en un moment éclatant, un instant qui cristallise les névroses et les angoisses, les entrelacements des relations humaines, celles qui font se combattre l’accommodement et la conciliation.

On regrette un peu, toutefois, que Farhadi développe dans Le Passé les mêmes ressorts que dans Une Séparation, son précédent chef d’œuvre ; une intrigue à tiroirs qui en devient par moments prévisible. Qu’importe cette « facilité », on lui pardonne tant il a su capter dans ce brouillard familial délicat toute une culture qui ne lui appartient pourtant pas : son premier film européen semble être celui d’un homme qui y est né.

De fil en aiguille, le film glisse d’un personnage à l’autre, déplaçant le curseur de l’étude psychologique sur l’un ou l’autre des protagonistes, embarqués dans un tourbillon de troubles et de fragilités. Le regard porté vers Ahmad (sensible Ali Mosaffa), ou vers Samir (Excellent Tahar Rahim, tout en retenue), ou encore vers Fouad, son fils (Elyes Aguis), puis vers Lucie (Pauline Burlet, qui incarne parfaitement une adolescente perdue), il ne délaisse jamais Marie (Bérénice Béjo, qui se révèle enfin dans un rôle dramatique), fil conducteur de la farce tragique intimiste qui se joue. C’est elle qui fixe, bien malgré elle, les enjeux et c’est elle, paradoxalement, qui fait naître les tensions et ravive les douleurs, tandis qu’elle cherche à les fuir.

Le Passé confirme, s’il en était encore besoin, que Farhadi est un grand réalisateur du regard, de l’empathie et de la générosité, qui ne se pose jamais en censeur ou en juge. Chacun ici subit mais provoque aussi ; tous ne cherchent qu’à échapper à l’inéluctable mal-être qui pèse sur leur quotidien, mais aucun n’a de solution, pas même Fahradi, qui semble constater, dans une ambiance douce-amère -amplifiée par le final- que l’espoir ne peut naître, parfois, que d’un bûcher de vanités ou d’une explosion de désillusions…

Rick Panegy

 

 

 

 

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