[Film – Critique] Elysium de Neill Blomkamp : le Pré de l’Asphodèle

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Qui sont ces nouveaux héros ? Et choisis par quels Dieux ? Ce sont les riches, ceux qui ont le droit de fouler l’herbe verte des Champs-Elysées ? Préférence inacceptable pour Neill Blomkamp, qui endosse pour Elysium le costume dun Ulysse bienpensant, livrant dans cette nouvelle Odyssée, à travers le chemin de croix de l’élu Matt Damon, les clefs d’une résurrection inespérée pour la planète et ses habitants. Vaste programme… Le spectateur lui ne goutte guère à l’Elysée, il ère plutôt en plein pré de l’Asphodèle.

Totalitarisme – La crise n’en finit plus de susciter des ersatz de pensum philosophico-visionnaires en forme de dystopie, avec morale bienveillante et idéaliste au flambeau. Cet Elysium n’est qu’un épisode de plus de cette longue chaîne de films qui surfent sur les effets dévastateurs du libéralisme décomplexé et de l’individualisme inconscient. Le monde est ici pollué, surpeuplé, la violence et la misère règnent : l’Etat, plus totalitaire que jamais, contrôlent alors la masse pauvre sur la planète -à grand renfort de robots intelligents un peu bornés- tandis que les riches (très riches) se sont construit un paradis artificiel dans l’espace (esthétiquement immonde -une sorte d’Eden de catalogue, un Center Park futuriste- preuve de leur mauvais goût). Une lutte des classes à son paroxysme, emmenée par un Matt Damon qui ne vieillit décidément jamais, engluée dans une confiture mielleuse de bons sentiments démagogiques et encombrée de toutes parts par les désormais incontournables codes du blockbuster hollywoodien : tout doit y être surécrit, prévisible et pompeusement grossier.

Prudence - Filmant déjà l’oppression et la ségrégation dans son premier film, District 9 (2009), Neill Blomkamp creuse le sillon de la discrimination. Cette fois-ci, les grands studios lui offrent une enveloppe conséquente. Avec le pactole (70 millions de dollars), il pourra filmer -manichéisme en avant-toute- de malheureux exploités (à l’écran, ils sont pour la plupart Latinos) rêvant d’une vie meilleure : celle que vivent avec dédain les riches élus de l’Elysium (à l’écran, ils sont pour la plupart Blancs). Misère et grandeur de l’âme : la révolte sociale qui gronde est emmenée par de braves révoltés empathiques, œuvrant avec les seuls moyens qui leur restent contre l’oppression totalitaire de cette société excessivement clivante. Le terrorisme ainsi légitimé, il devient nécessaire. Ceci n’est toutefois pas un propos assez lisse pour les studios, qui s’empressent d’affadir ce qui aurait pu être un pamphlet futuriste de notre modèle de société, dont Blomkamp dresse un avenir alarmant. Il s’agit pour TriStar et pour Sony de trouver une motivation plus lacrimale, plus consensuelle : ce qui anime le Matt Damon, en leader héros malgré lui, c’est cette fibre amoureuse, ce cœur immense, cet élan altruiste qui le pousse à combattre pour sauver une petite fille malade, motivation qui fait à peine oublier qu’il se bat aussi pour survivre, puisqu’il a été irradié et que le seul « remède » se trouve sur Elysium (passons sur la parabole facile de la survie…). Il aurait été trop rude, visiblement, de faire un film qui ne traite que d’une révolte sociale futuriste, rébellion et soulèvement de la masse prolétaire à l’appui. Résultat : bassement fade.

Le pathos comme étendard - Avec  moultes ralentis douceureux et flash-backs bouffis de sentiments (très pieux), le pathos comme étendard, Blomkamp force le trait. Les contours trop bien aiguisés pour être honnête, l’inévitable morale se dissimule, un comble, dans un climat trop aseptisé pour être véritablement un cri de révolte et un appel au changement radical : Elysium, lissé par la mise en scène d’un dessein trop convenu, embrasse le conformisme bienveillant. La sainte trinité « amour, enfant, maladie » enflamme chaque scène d’une lourde éloquence. Et au lieu d’un engagement total dans son propos (l’élan politique d’un Verhoeven dans Total Recall par exemple), Blomkamp délivre alors une soupe tiède (un Slumdog Millionnaire façon science-fiction -très- populaire), sorte d’eau bénite humaniste. Toutefois, ne rêvons pas trop : il s’agirait de ne pas trop penser au groupe, au collectif ; la main sur le cœur, oui, mais pour sauver celle qu’on aime, ou soi-même si c’est possible (jusqu’au sacrifice?). Si ça peut sauver les autres au passage, tant mieux. Etre altruiste et humaniste ? Oui mais pas trop quand même… Mon moi et tout ce qui touche au moi, toujours…

Les studios, emmenés par de très riches patrons, et  les producteurs, très riches aussi (dans leur cage dorée façon Elysium?) entretiennent-ils ici le rêve du prolétaire, dans notre société de plus en plus écartelée en riches et pauvres, en lui livrant un film dans lequel la révolte est doucement possible (à condition d’être animée par une générosité humaniste, évidemment… « sauver l’orphelin » toujours) ?

Du fil blanc – Sans sombrer dans une vague  théorie du complot hollywoodien, sans chercher le débunkage ou la vérité derrière la dissimulation (n’est pas Kenneth Anger qui veut), on fuit tout de même le film, autant pour son fond trop vertueux que pour sa forme maladivement balisée. Force est de constater en effet que l’odieuse mise en scène de ce scénario aussi maigre que les repas des pauvres gueux d’Elysium fatigue autant qu’elle lasse. Encombré des codes désormais incontournables (l’enfance, l’amour, le méchant rebelle, la vilaine arriviste -l’excellente Jodie Foster, qui s’égare à nouveau dans un film indigne de son talent- ), il est fortement possible de s’endormir 10 minutes ou plus, d’ouvrir un œil et de constater que le scénario suit son petit bonhomme de chemin, sans prendre le moindre détour. Tout se devine sans peine, à condition de pas voir là son premier film… Cousu de fil blanc, Elysium n’est qu’un cumul de bonnes idées technologiques ou conceptuelles, agréables à regarder et à découvrir, mais diable ce qu’il déborde d’angélisme : un trop plein de bonnes intentions qui ne fait que mettre en avant, hélas, l’incroyable inanité de l’écriture. Les sauts de caméra, les tressaillements fébriles (pour une meilleure « immersion » ?) ou l’agitation floue des scènes d’action n’aident pas -euphémisme-  à la réhabilitation de ce blockbuster « à message ».

Rick Panegy

 

 

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