Cinema

[Film – Critique] La Danza de la Realidad d’Alejandro Jodorowsky

Ballet humaniste
by 14 septembre 2013
Verdict...
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Rick Panegy
Philip Pick
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LA CRITIQUE

23 ans après son dernier film Le Voleur d’arc en ciel (1990), le réalisateur du formidable Santa Sangre (1989) revient au cinéma avec un chef d’œuvre instantané, une invitation poétique et surréaliste dans l’univers fantasmé de l’artiste éclectique Alejandro Jodorowsky (adapté de son autobiographie La danse de la réalité, parue en 2001). Discours sur le deuil de l’enfance, regard critique sur l’histoire du Chili, sur la foi, sur la quête, cri humaniste, mélancolique déclaration d’amour à la vie, manifeste bouleversant contre la stigmatisation, La Danza de la Realidad appartient à cette catégorie de films dont le tout est bien plus vaste que la somme de ses pourtant multiples parties. Un film qui dépasse la pure narration, et qui transcende les plus élémentaires rapports qu’entretient le spectateur avec le cinéma. Jodorowsky appartient définitivement à cette assemblée restreinte des génies de l’art.

Avant de quitter le monde, il faut mourir une première fois. Le dernier plan du film, où Bergman semble s’être invité, cogne au fond de la poitrine comme un long sanglot inévitable. L’enfance sur l’autre rive, il est tant de partir à la rencontre de la vie : se départir de ses souvenirs, inaltérables. S’en affranchir. « Tu es déjà ce que tu seras » rassure Jodorowsky adulte à soi-même, enfant. La Mort accompagne le vieillard, mais c’est un départ vers la vie qu’ hurle silencieusement l’artiste chilien.

Tout au long de ce poème inouï et surréaliste qu’est La Danza de la realidad (Luis Bunuel en écho), Jodorowsky se filme, revient sur son enfance dans un Chili déchiré entre la dictature de Carlos Ibanez et la montée des extrémismes, communisme et nazisme décomplexés. Il porte un regard tout en nuance sur son père, trop idéaliste, trop sévère, sans doute trop naïf, mais dont la fragilité invite au pardon. Et l’amour démesurément paradoxal mais complexe de sa mère, soprane voluptueuse qui ne dit aucun mot mais chante la vie du début à la fin du film (comme un Demy grave, qui se retrouve aussi dans les couleurs), termine d’achever le portrait d’une enfance douloureuse, mais riche d’apprentissages, de frustrations et d’épreuves. La rencontre de la différence (on pense évidemment à Tod Browning, comme dans Santa Sangre) s’accompagne de prises de conscience : l’altérité fait naître l’identité en même temps qu’elle fait surgir la haine crasse -la scène de la masturbation collective-. Le rapport du petit Alejandrito aux autres se construira sur le rejet qu’exprime le monde qui l’entoure et, celui, incompris par l’enfant (émouvant Jeremias Herskovits), de son père envers les monstres estropiés -sa rencontre violente avec la troupe d’amputés, comme un ballet absurde.

Fellini s’invite souvent. La Danza de la Realidad, un Amarcord intime, coloré, torrentiel et impulsif n’en finit jamais d’inviter au voyage. Baudelaire prévenait : « Tout y parlerait A l’âme en secret Sa douce langue natale » ; c’est le langage de l’inconscient que dessine ici Jodorowski, celui de la construction du Soi. N’évitant jamais les basiques de la psychanalyse freudienne (jusqu’à des scènes très explicites), du meurtre du père à œdipe, le réalisateur plonge sa fresque dans un univers d’illusions, celles qui se dissipent peu à peu pour construire la réalité.

Jodorowski livre avec La Danza de la Realidad une œuvre guidée par une autobiographie déconstruite et diluée, à l’instar de Fellini. L’enfance est la cause, les souvenirs la clef.

Et que fait Dieu dans cette encombrante danse macabre, peuplée de fantômes et de mort ? « Dieu n’existe pas tu meurs et tu pourris » clame le père du petit « Jodo », qui côtoie un pompier dévoré par les vers, cadavre décomposé qui confronte l’enfant à l’éphémère. Alors que la mère du petit garçon innocent (formidable Pamela Flores) se confond à la foi la plus aveugle -un miracle ondiniste à la clef- le père s’en protège, tout animé pourtant par un idéalisme humaniste ivre. Et Jodorowsky de n’en tirer aucune conclusion : c’est davantage le lien qui unit chacun au monde, à ses fantômes et à sa propre histoire qui semble éclairer le quotidien de lumière. Digérer la douleur, et affronter ses peurs et ses angoisses…

Car c’est aussi cette confrontation avec la violence du monde qui élève le petit Jodorowsky au rang de son propre prophète : la manière forte du père (Brontis Jodorowsky, le fils du réalisateur chilien, puissant et sensible), qui invite son fils à résister à la douleur, dent cassée au passage, répond aux méthodes symboliques de la mère -cirage noir sur le corps pour affronter l’obscurité ; pierre magique pour retrouver métaphoriquement le père…- et la balance s’équilibre, passant du rejet à l’idéalisation de la famille.

La violence de La Danza de la Realidad, au delà des images fortes ou du symbole psychanalytique (une confrontation à la souffrance comme épreuve initiatique) réside aussi dans le regard politique du maître de la bande-dessinée (on pense parfois à son Juan Solo). Aiguisée, franche et brute, la diatribe est teintée de mélancolie et de tristesse : l’extrémisme des idéaux n’apporte que misère. Le père est incapable d’assassiner le dictateur pour lequel il n’éprouvait que haine -haine qui dégouline sur son rôle de père et de mari- au point d’en être lui-même le reflet excessif, comme lui montre sa femme dans une scène de rédemption formidable où brûlent Staline, Ibanez et le rebelle -lui-même- d’un même feu salvateur. Il n’y a qu’un pas de la haine à l’admiration. Le plaidoyer humaniste de Jodorowsky devient irrésistible lorsqu’il nous montre un père abimé, abattu, mains pétrifiées et crispées, regard embué de désillusions, les bras peints aux couleurs du Chili, comme pour évoquer un pays paralysé, empoisonné par une pauvreté et une misère que les mirages des idéaux politiques ont déversé sur les citoyens. Le père, torturé comme dans une Passion à échelle humaine, éprouve la rédemption, et retourne au foyer tel un Christ apaisé.

Gorgé de scènes remarquables, inoubliables, et d’une musique saisissante (Adan Jodorowsky, le plus jeune fils du réalisateur, déjà à l’affiche de Santa Sangre), le film d’Alejandro Jodorowsky ne cessera d’habiter vos souvenirs cinéphiles. La Danza de la Realidad, ou comment construire l’optimisme sur une accumulation d’obstacles nauséabonds ou douloureux. On ne se défait jamais de son histoire. On la construit en la rencontrant, quitte à perdre ses illusions.

Rick Panegy

 

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