Dernier article du site
 
[] [Danse – Critique] C’est une légende / Raphaël Cottin
[Film - Critique] Les Miller, une famille en herbe de Rawson Marshall Thurber
Previous
RANDOM
[Film - Critique] Blue Jasmine de Woody Allen
Next
Spectacles

[Théâtre – Critique] Letzte Tage, Ein Vorabend de Christoph Marthaler

Un pont entre deux rives
by 28 septembre 2013
Verdict...
NOTES
Rick Panegy
Philip Pick
NOTES
You have rated this
LA CRITIQUE

Un pont entre deux rives. Deux rives sombres qui enserrent un Achéron de colère et de haine, de mépris et de peur. C’est entre cette montée de la xénophobie qui précède la première guerre mondiale -jusqu’à l’acmé nauséabond que l’on connait en 39/45- et celle, sournoise, qui semble animer notre époque, que Christoph Marthaler construit un spectacle total, arche magnifique de gravité et de légèreté : aujourd’hui semble hélas devenir, peu à peu, l’écho effrayant des actes puants de racisme que nos ainés ont pourtant banalisé dans une théorisation abjecte de la différence. Letzte Tage, ein Vorabend est une merveille de poésie et de cri, immanquable plaidoyer humaniste.

 Letzte Tage propose, autour de musiciens jouant les partitions de compositeurs déportés, des chants, des lectures, des errances de spectres  et des alternances de fulgurances comiques et de discours tragiques (y compris ceux tenus par les plus intolérants des penseurs d’aujourd’hui). Tout y passe dans ce spectacle de 2h30 : on y rit, on se moque de la bêtise, avant que celle-ci, insistante, ne finisse par gêner, déranger, voire faire naître un malaise désagréable. On y est ému.

Au-delà de ce retour sur les œuvres de quelques musiciens déportés pendant la seconde guerre mondiale ; et au-delà encore de l’interprétation sans faute des comédiens -dans une mise en scène quasi chorégraphique- c’est l’excellence de l’écriture de Marthaler et sa capacité à mettre en perspective les maux similaires des différentes époques qui fascinent. L’incroyable force de la dramaturgie travaillée par Stefanie Carp finit de placer cette expérience au-dessus du simple théâtre.

Créé dans le parlement autrichien de Vienne, là-même où tout à commencé (les discours racistes des élus) il y a plus de 100 ans, Letzte Tage est une invitation à la prudence, un hurlement artistique et musical de mise en garde : rien ne nous protège de la même dérive assassine qui envahit l’Europe avant la Seconde Guerre Mondiale ; les mots ont souvent un avenir sombre…

Les Juifs, les Roms, l’islamophobie. Marthaler pointe du doigt tous les sectarismes raciaux, reprenant dans le texte des discours politiques tenus avec le plus grand sérieux et la plus forte conviction qui soient. Le public est pris à témoin, dans un théâtre à l’espace scénique totalement réexploité -les habituels gradins deviennent la scène, qui reproduit le Parlement de Vienne, et l’habituelle scène du Théâtre devient le lieu des spectateurs, évidemment placés en positions de témoins, sur des gradins provisoires : « vous avez vu et entendu maintenant. Si vous ne faites pas , vous êtes complices » semble nous susurrer Marthaler.

La première partie alterne les moments drôles, parfois loufoques, singeant le racisme ordinaire, la bêtise de base. Le second et dernier tableau laisse place à plus de profondeur, un retour quasi ininterrompu  sur les musiques de ces compositeurs décédés en camp de concentration, ou qui ont survécu, parfois… Et les comédiens, presque muets, ne sont désormais que de petits pantins aux gestes mécaniques et aux regards vidés : happés -par la haine, par l’espoir-, l’homme n’est peut-être plus qu’une marionnette. Dans un dernier chant d’espoir long et répétitif -qui émeut presque autant que le final de MayB de Maguy Marin-, la troupe entière traverse le parlement, via un petit passage au-dessus la scène, sur les toits du Théâtre de la ville… Le Parlement Viennois, source du Mal érigé en parangon de la pureté, est vide : chacun des comédiens s’élève au-dessus de la fange intellectuelle : l’avenir est radieux pour qui sait se souvenir des choses laides de l’Histoire.

Rick Panegy

Au Théâtre de la Ville du 25 septembre au 2 octobre 2013

Dans le cadre du Festival d’Automne 2013

 

Vous êtes d'accord avec nous ?
N'importe quoi !
0%
Pas franchement d'accord
0%
D'accord avec vous !
0%
Absoluuuumeeent!
0%

Laisser un commentaire

Fonts by Google Fonts. Icons by Fontello. Full Credits here »