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[Danse – Critique] Swan Lake de Dada Masilo : Euphorie et larmes

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L’humour n’est parfois qu’un voile d’énergie, au mieux un langage de l’intime, qui masque à peine, pour qui sait saisir l’essentiel, une absolue tristesse, une infinie peine, un constat abattu et éploré. Le Swan Lake de Dada Masilo navigue en effet, avec une maestria fascinante, de l’élan le plus dynamique, le plus vif, au discours doux-amer et mélancolique. Relecture géniale du Lac des Cygnes, ce Swan Lake fait s’embraser les feux du rejet, de l’homosexualité conspuée, et fait surgir dans son ultime tableau, sublime, la déchirante meurtrissure du sida, l’odieuse condamnation de tout un peuple, dont l’euphorie et la force transpire pourtant à chaque mouvement. Un formidable spectacle, qui va bien au-delà du simple mélange des styles, un métissage idéal de classique et de tribal.

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L’Afrique du Sud souffre. Mais elle possède en elle d’incroyables talents, à l’image de Dada Masilo, capable d’exprimer un discours aussi virulent que poétique. Née à Johannesburg, Dada Masilo est issue de le Dance Factory de la ville sud-africaine, puis a séjourné à l’école PARTS d’Anne-Teresa de Keersmaeker. Pas mal… Sa danse est énergique, faite d’influences multiples, à l’image de son argumentaire universel et humaniste. Elle puise dans les références classiques et les codes contemporains en y insufflant un vent de traditions africaines, entre danses tribales et chorégraphies saccadées.

Les pieds frappent le sol, les mains claquent et rebondissent, les pas sont glissés ou trainés et le corps toujours en mouvement, courbé. Les cris accompagnent les rythmes binaires et la scène respire l’Afrique autant que les tutus et les pointes en appellent aux résonances les plus classiques. Tchaïkovsky revisité, Dada Masilo propose un Lac des Cygnes épique et chaleureux, sensuel et épicé.

Ici, Siegried est toujours pris entre deux amours : celui qu’on lui destine, une Odette enjouée et endiablée (épatante Dada Masilo) et celui qui brûle visiblement son cœur, une Odile au corps d’ébène, au muscle saillant et à la grâce irrésistible. Mais Odile est ici un homme, et ce choix audacieux renverse alors l’illustre histoire d’amour du célèbre ballet en plaidoyer exaltant de l’amour différent. Et le fait que Dada Masilo soit sud-africaine ajoute au cri de révolte : l’Afrique du sud souffre tant d’une homophobie radicale que l’appel de l’artiste se gonfle d’une douleur authentique.

Peu à peu, les tableaux qui se succèdent se teintent d’une langueur mélancolique. Après les excitantes parades amoureuses, ultra-dynamiques (un premier tableau de toute beauté, doté d’une immense énergie, phénoménale), le récit et la danse s’assombrissent un peu, alors même que l’humour fait des ravages sur la scène :

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Un mariage « forcé » a lieu sous nos yeux, mère arriviste et père agité en guides. Le rire est évident, l’humour généreux. Mais derrière, le destin contraint et asservi de ce Siegfried désenchanté, toujours sous le charme du cygne noir, reflète tout le poids d’une société archaïsée dans ses évidences : la honte envahit la famille alors que Siegfried se refuse enfin à un mariage qu’il n’approuve pas.

Swan Lake atteint parfois des sommets de poésie et de beauté : le « pas de deux » masculin entre Siegfried et « Odile » est un monument d’émotion, une immensité de sensibilité, où les gestes de bras accompagnent les enlacements. La caresse est en mouvement, l’étreinte est éclatante. L’émotion prend le pas, déjà, sur l’humour. Mais elle inonde surtout la salle lorsque les danseurs, cygnes abattus, s’écroulent un à un, après une dernière danse, dans un tableau final aussi sombre que superbe : le Sida qui ravage l’Afrique du Sud s’invite dans le Swan Lake de Masilo pour mettre fin aux jours espiègles de ces oiseaux danseurs. Lentement, les corps tombent et le spectateur assiste à ce macabre spectacle, comme le monde observe le fléau dévorer l’Afrique du Sud.

Assurément, ce Swan Lake mêlant des extraits de Tchaikovsky dans une version modifiée, de Camille Saint-Saëns, ou encore d’Arvo Pärts, restera comme une des versions essentielles de ce classique, mille fois réinventé, mille fois répété, souvent sans talent, sans originalité, sans nouveauté. Ici, la version Dada Masilo respire la vérité et l’actualité, appelle la lumière et convoque l’émotion. Immanquable.

Rick Panegy

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Crédit photos : John Hogg

Au Théâtre du Rond-Point du 10 septembre au 6 octobre.