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[Danse – Critique] Swan Lake de Fredrik Rydman : manqué !

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Une petite demi douzaine de Lac des Cygnes envahissent la saison 2013/2014 dans les salles parisiennes… Le meilleur (comme la version proposée par Dada Masilo) y côtoie le moins bon : la version de Fredrik Rydman, Swan Lake, fait hélas partie de ces bonnes idées manquées, celles dont les intentions sont louables mais dont ses promesses n’aboutissent pas franchement… La version du chorégraphe suédois s’encombre en effet d’une multitude de références ultra-pop et s’embrume dans trop d’orientations esthétiques. On nous avertissait sur l’affiche: « le lac des cygnes comme vous ne l’avez jamais vu« . Rien de mensonger ici pourtant, car c’est effectivement un Swan Lake inédit que propose Rydman ; mais, définitivement, cette proposition trash et déjantée s’avère beaucoup moins innovante que prévu.

Rydman se lance dans un Lac des Cygnes revu et corrigé, musique revisitée, entre techno, électro et hip-hop. Les pointes et les pas de deux sont remplacés par du breakdance et du modern jazz lascif.  Siegfried, Odile et Odette sont désormais des proxénètes dealers ou des prostituées droguées. Le poids des influences et des dominations, les addictions, remplacent les sorts et l’amour pur ; la mort du cygne laisse place à un viol que précède une overdose. Le ton est donné dès le premier tableau, ce Swan Lake ne fera pas dans le tulle et la délicatesse : la référence du ballet est prise à rebours, dans son négatif le plus sombre… Belle idée de départ. Hélas, la mise en scène de Rydman est boursouflée d’un méli-mélo de genres grossièrement abordés, et parfois assez peu compatibles ; et surtout d’un manque de finesse assez frappant.

On passe du cirque au cabaret, on lorgne du côté du off-broadway, on imite Baz Lurhman, on louche du côté de James O’Barr (un sorcier aux allures de The Crow, le charisme en moins), Aronofsky n’est pas loin non plus mais son Black Swan est bien plus profond que ce divertissement sans véritable choix artistique… On aurait pu y croire, mais le souffre se dissipe trop vite, laissant place à un spectacle au mieux sympathique, qui, comble de l’échec, parait souvent bien vieux alors qu’il se veut très moderne (costumes très eighties, danses parfois un peu datées…)

 

Au final, aucune émotion ne traverse le spectateur, un comble tant la musique de Tchaïkovski est synonyme du pathos le moins discret. La mort du cygne n’appelle ici aucun chagrin et les guignolades en tout genre, dans les tableaux colorés et enlevés, amusent à peine… La belle énergie des B-Boys et des B-Girls ne comble pas le malheureux vide d’un spectacle qui ne surfe que sur l’apparence, l’allure, la couleur, le choc. Derrière cet éclat permanent de secousses bigarrées ou crues, il n’y a hélas pas grand chose qui s’exprime… Le divertissement à tout prix. L’entertainment comme seul but, même si ce but dégouline à chaque intention. Chaque tableau regorge en effet de lourdeurs symboliques et d’une épaisseur maladroite : les danseuses se dandinent avec des maquereaux (quelle fine métaphore), la poudre explose (c’est joli ceci dit) autour du dealer et de ses proies, les néons nous propulsent sans nuance dans le quartier rouge d’Amsterdam, des incrustations de smartphone nous soulignent la modernité du conte, les danseuses se frottent le bras, sauvagement, pour rappeler que les miss sont cocaïnomanes notoires, le viol se termine dans une explosion de plumes blanches (délicatesse).

Des bonnes idées ci ou là ne suffisent pas, pas plus que la belle énergie des danseurs, hélas, à conférer à ce Swan Lake aux apparences sauvages l’irrévérence et l’impertinence attendue. Rydman reste en surface, alors que les sujets abordés auraient nécessité davantage de profondeur, davantage d’analyse, davantage de prise de position peut-être. En voulant rester sur du divertissement total, le grave glisse vers le graveleux, et l’abject vers le vulgaire… Dommage.

Rick Panegy

Au Casino de Paris du 17 au 27 octobre 2013.