[Théâtre – Critique] Tabac Rouge de James Thiérée

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Il y a dans ce démiurge foutraque toute la fragilité de l’artiste despote. James Thiérée, à travers son Tabac Rouge (2013) et la mécanique hypnotique qui l’accompagne, fait de la distance entre le spectateur et l’artiste une connivence sensible et improbable, quasi psychanalytique. C’est tout le processus de création que peint l’artiste suisse sans retenue dans ce spectacle aussi visuel que sensitif, entre souffrance et libération. Ce chorédrame, comme le définit Thiérée lui-même est assurément à ne pas manquer.

Peu avant le début du spectacle, la fumée envahit la scène et les premiers rangs : et l’imposante structure, de métal et de miroirs, laisse place doucement à l’ébullition permanente qui entoure l’artiste lorsqu’il créé. Allégorie de la création artistique, fascinante de poésie et d’humour, Tabac Rouge alterne dans un mouvement permanent les moments dansés (contribution tonique de Kaori Ito à la chorégraphie) et la pantomime, fantaisiste et mélancolique, rythmée aux sons évocateurs de Matthieu Chedid (pour qui Thiérée a travaillé sur la scénographie de sa tournée 2013).

L’artiste/créateur, évidemment démiurge et tout puissant, est au milieu de ses ouvriers et manœuvres muets, tantôt muses, tantôt manifestations de l’art lui-même, tantôt symboles de la création-même, en cours d’élaboration. Véritables elfes au service de l’artiste, ils sont tout aussi ceux qui le guident, le perdent parfois, le fascinent ou l’envoûtent : le rapport paradoxal qu’entretient l’artiste avec son art n’échappe pas à James Thiérrée, qui dépeint là avec génie les tensions et la singularité des liens qui unissent toujours le créateur et sa création, de l’idée naissante à son aboutissement.

Entre ces deux moments limitants, les angoisses comme les élans créatifs, sont dessinés par l’artiste helvétique comme des étapes inévitables, qu’il met en scène comme des symboles successifs : l’artiste se noie dans sa propre œuvre encore en germe, il se fait dévorer par sa folie créatrice, il se fait « aspirer » à travers elle, il continue tant bien que mal à « tisser sa toile », il « s’arrache les cheveux », il rejette -angoisse de la page blanche- ce qu’il commence à créer, se fait rattraper par l’œuvre elle-même, qui se rappelle à lui… A force de tableaux où s’expriment les rapports de force entre l’artiste et sa création, Thiérée finit par avouer la faiblesse et la dépendance du créateur face à l’art : qui de l’un ou de l’autre force l’influence et lequel des deux possède finalement l’emprise sur l’autre ?

En définitive, l’artiste, malgré les épreuves, persévère en permanence et ne peut vivre, quitte à être un Sisyphe de l’art, sans créer et accoucher de son (ses) œuvre(s). Vivre l’art jusqu’à en mourir, à l’image de Molière et de cet artiste de Tabac Rouge qui, sur son fauteuil, semble jusqu’à l’épuisement se battre pour créer.

Et que signifie alors cette immense structure de miroirs, qui tourne en permanence tout au long du spectacle ? Est-ce ici une allusion à un miroir psychologique, plus Lacanien qu’esthétique : une structuration continue du soi par l’artiste à travers son œuvre, reflet de lui-même ? Ou est-ce alors un miroir spirituel, reflétant l’artiste tel un Narcisse instable, transcendant sa névrose à travers l’art, ou ce miroir reflète-t-il davantage le spectateur -donc l’humain- dans l’œuvre de l’artiste, insufflant alors l’universel dans toute création ? Ou bien s’agit-il plutôt d’une illustration fragile de ce qui sépare le surmoi du moi de l’artiste, entre lesquels l’artiste navigue en permanence (n’y a-t-il pas des portes dans ce grand miroir tournant?) Ou alors, plutôt, cette grande structure rappelle-t-elle -davantage que l’œuvre de Lewis Carroll- celle de Bergman « A travers le miroir« , dans lequel la schizophrénie de l’héroïne semblait définitivement faire partie d’elle ?

Emporté, vif, parfois torturé mais aussi animé de scories humoristiques efficaces, Tabac rouge allie la poésie au rire et à l’émotion : le violon qui accompagne certains passages du spectacle aurait pu être celui de Jascha Heifetz tant il exprime avec exactitude toute la mélancolie et la douleur qui s’échappent parfois de la beauté et des plaisirs dont accouche souvent la création.

Le final, troublant, après que l’artiste eut exprimé -évidemment- toute sa déception en découvrant le résultat de sa création, laisse à interpréter l’artiste et son œuvre comme une dialectique vitale : l’artiste finit enseveli et recouvert par son œuvre, ne faisant ainsi plus qu’un avec l’art. L’artiste n’est plus alors un homme qui crée, il est une manifestation de l’art lui-même…

Spectacle total, cohérent, des costumes/décors de Victoria Thiérée (la mère de James Thiérée) aux lumières de Bastien Courthieu et à la confection de la structure elle-même, Tabac Rouge fait écho autant à La cité des enfants perdus qu’à Métropolis, autant au cirque qu’à illusionnisme.

Tabac Rouge  est donc, passionnément, un témoignage poignant de ce que peut être le processus de création, aussi douloureux que jubilatoire; mais loin d’être didactique, ni même pédagogique, il est surtout une immense déclaration d’amour à l’art lui-même et à sa rencontre -comme prolongement de l’artiste- avec le public, à l’image de cette comédienne qui finit par pénétrer les premiers rangs de la salle…

James Thiérée, artiste, se met à nu et c’est magnifique. L’art est dans son sang (histoire de famille) et, comme son grand-père Chaplin, il fait preuve de la même générosité et de la même sensibilité.

Rick Panegy

 Au Théâtre de la Ville du 18 février au 1er mars 2014

Voir les dates de tournée du spectacle sur le site de la compagnie de James Thiérée : La Compagnie du Hanneton

 

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