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[Film – Critique] Tom à la ferme de Xavier Dolan

by Philip Pick on 16 avril 2014
Cinema
LA CRITIQUE

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Comme un moulin arrêté, le cœur de Tom ne sent plus aucune brise caresser  son quotidien, et plus aucun nom ne vient le faire tourner. Le deuil est passionné, le tourment est résilience, comme ces mots que Tom griffonne -en gros plan- confusément sur du papier buvard dans un pré-générique  marquant.

A l’instar de la version A capella française (par Kathleen Fortin) de Windmills of your mind ( Les Moulins de mon cœur) de Michel Legrand, qui ouvre le film, Tom à la ferme mêle, avec force provocation et sans détour aucun, la mélancolie à la poésie, l’amour à la nostalgie, sa beauté à sa tristesse. Aussi désincarné que désespéré, aussi nécessaire qu’insoumis, le film de l’acteur-réalisateur-scénariste canadien est une œuvre sincère et entière, bien que moins percutante que ses précédentes.

A la manière d’un film noir, à suspens et à l’ambiance très hitchcockienne, Tom à la ferme prouve une fois de plus l’amour immense de Xavier Dolan pour le cinéma. Dans son quatrième film, une nouvelle fois à fleur de peau, le jeune réalisateur Québecois assume pleinement son discours politique et revendique en même temps son goût de l’esthétisme et de la résistance.

Politique d’abord, car jamais Dolan ne se cache dans un conformisme de société, ou dans une masse indélicate : l’homosexualité fait partie de ce qui le définit pleinement et le jeune auteur ne semble pas concevoir son art comme l’expression d’une fraction isolée de lui-même. Chacun de ses films est alors un acte forcément militant, inévitablement partisan et insoumis, la revendication au bout du fusil. En racontant l’histoire de ce jeune homosexuel qui vient de perdre son petit ami, qui vient à ses funérailles dans une campagne aux allures austères, et qui se retrouve confronté à l’ignorance de la famille du défunt, son homophobie latente ou affirmée, ses non-dits, sa violence et ses secrets, Dolan dépeint dans un arrière-fond très fort les difficultés à vivre et assumer l’homosexualité dans des zones rurales. « Avant d’apprendre à aimer, les homosexuels apprennent à mentir » avait lu Dolan dans les notes d’auteur de la pièce de théâtre Tom à la ferme (Michel Marc Bouchard) qu’il allait adapter. Désireux de se départir des « étiquettes ou des ghettos« , Dolan ne pouvait sans nul doute pas laisser ce background revendicatif s’affadir derrière le récit. Celui-ci est certes un peu trop étiré et aurait peut-être mérité plus de densité.

Son goût de l’esthétisme ensuite. Dans J’ai tué ma mère déjà, et plus encore dans Les amours imaginaires et dans Laurence Anyways, le cinéma de Dolan éclatait en références multiples, en hommages iconographiques et culturels abondants. Trop parfois, au risque de paraître pour certains radicalement immodeste. Argument des détracteurs fréquent, il n’en est pas moins obsolète dès lors que Dolan ne fait l’affront de la malhonnêteté à personne. Tout juste  âgé d’à peine 25 ans (et ayant réalisé son premier long métrage à 20), le cinéaste se défend vivement d’une trop grande culture cinématographique qui lui imposerait des références, assumées ou inconscientes. Si, dans Tom à la Ferme, l’aspect thriller au suspens malsain laisse planer l’ombre d’Hitchcock (jusque dans le champs de maïs très North by Northwest), Dolan affirme pourtant n’en avoir vu aucun au moment de débuter le tournage! (Il affirme n’avoir vu aucun Tarkovski ou Eisenstein non plus). Ses références sont plus photographiques, selon lui. Il cite Nan Goldin, Stillman, Macropoulos… Il n’empêche que références revendiquées ou non, le cinéma de Dolan laisse une part absolue à la forme, tant dans le montage que dans la bande son (jusqu’aux choix musicaux -Une musique « malherienne » de Gabriel Yared) ou dans la réalisation (des plans appuyés, des plans séquences, des cadrages hors-normes…). L’esthétisme ainsi assumé, Dolan s’impose comme un auteur et un œil, l’apanage des artistes entiers !

Son goût de la résistance enfin. Car Dolan surnage dans un cinéma moderne que la contemporanéité lisse de ses cahiers des charges conséquents. Un cinéma que l’économie place dans une logique d’entreprise de plus en plus marquée, laissant toujours moins de places au cinéma d’auteur, au cinéma de genre ; en tout état de cause il laisse peu de place à leur rayonnement. Mais Dolan, nullement, ne se laisse séduire par les facilités de la mode. Il reste fidèle à ses acteurs, à ses idées, à son cinéma. En cela, il résiste avec opiniâtreté -et toute l’insolence de sa jeunesse- à l’exercice de la convention. Ce qui s’exprime aussi dans ses choix artistiques, où les plans ou les séquences se font parfois longs (l’arrivée de Tom à la ferme, la fuite finale). Il résiste aussi politiquement correct, insufflant à son Tom un aspect malsain dérangeant, où les frontières deviennent poreuses, et les stéréotypes flous : malsain ou dérangeante, la relation qui unit Tom au frère de son amour défunt, François (Très bon Pierre-Yves Cardinal) relève du syndrome de Stockholm, et de la fascination pour son tortionnaire. Ainsi, le héros glisse doucement vers un anti-héros dont on rejette ou ne comprend pas les choix. Et le cruel frère, violent et méprisant jusqu’à l’homophobie affichée, devient attirant, désirable aux yeux du héros en deuil. La caméra de Dolan change alors de point de vue, filmant le corps, le regard, la virilité de François d’une toute autre manière.

Soigné, appliqué, engagé mais pas angélique -n’hésitant pas les zones d’ombres- Tom à la Ferme est un En finir avec Eddy Bellegueule à la sauce « Hitchcock », clairsemé de psychanalyse d’Ochberg. Si Laurence Anyways osait l’excès en tout point, ce dernier film de Dolan est son contrepoint : frustration et retenue côtoient la révolte sourde. Quand le deuil s’accompagne de prise de conscience, il est forcément âpre.

Rick Panegy

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