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[Festival d’Avignon 14 – Critique] La Ronde du Carré par Dimitris Karantzas

Irréversible
by 4 août 2014
Verdict...
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Rick Panegy
Philip Pick
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LA CRITIQUE

La voici donc, la belle surprise du Festival d’Avignon 2014 ! Encore méconnu en France, le jeune metteur en scène de 26 ans Dimitris Karantzas -qui a déjà mis en scène du Eurypide, du Ibsen ou du Tchekhov- révèle au public une Ronde du carré tendue, abrupte et impitoyable. Subtil mais irréversible !

Quatre couples à la dérive. Quatre couples confrontés à leurs démons. D’abord « spectateurs » de leur propre récit, ils sont embarqués, comme dans un tourbillon inéluctable, vers une amplification de leur trauma, qu’ils vivront, sans cesse répété, jusqu’à l’implosion finale. Adapté du texte du grand auteur grec Dimitris Dimitriadis, La ronde du carré (O Kyklismos Tou Tetragonou) est une mise en lumière implacable de la condition humaine : nul échappatoire n’est possible face à l’infortune, la péripétie ou le destin, il ne reste à chacun que l’obligation d’une confrontation avec soi-même, que l’apaisement par l’apprivoisement.

Un premier couple se retrouve des années après une séparation, la femme veut revenir vivre avec son ex-mari, jusqu’à accepter les pires humiliations. Un second couple, homosexuel, « partage » un jeune homme : ils sont bientôt amenés à se demander lequel des deux est le plus aimé par le troisième. Un autre couple est sur le point de se séparer, la femme ayant une aventure extra-conjugale : mais l’amant ne souhaite pas vivre en couple. Le dernier duo est un couple en crise : l’homme ne jouit pas ; c’est un troisième personnage qui mettra à jour l’homosexualité refoulée du partenaire de la femme, qui ne parvient pas à l’accepter. De la banalité des situations les plus triviales, vécues par nombres de couples lambda, Dimitriadis fait naître une tension, mise en lumière par la répétition des scènes, quasi à l’identique. Il amène alors chacun, au terme d’un éprouvant chemin de croix pour les personnages, à sa propre conclusion : par la maïeutique, tous découvrent qu’il n’y a que dans le renoncement au combat qu’un possible espoir existe. La solution est ailleurs : vivre semble passer par une impérieuse acceptation de la frustration.

o kyklismos tou tetragonou

Mais, au-delà du texte sublime de Dimitriadis, c’est la mise en scène de Karantzas qui est à applaudir : mêlant la subtilité et la finesse à la force et à la radicalité, il n’épargne ni ses comédiens, ni le spectateur. Trois heures de spectacles sans entracte : en mettre un aurait été absurde au regard de la spirale sans fin dans laquelle tous -spectateurs et personnages- sont embarqués. Une longue première partie expose les situations des couples. Pendant celle-ci, les lumières de la salle restent allumées, comme pour signifier -aux propres dires de Karantzas- que les situations exposées sur scène par les personnages sont aussi celles que pourraient vivre les quidam de la salle. D’ailleurs, sur scène, Karantzas opte pour une mise en scène au parti pris déroutant : les personnages ne semblent pas être eux-mêmes, ils ne vivent pas ce qu’ils racontent, ils le disent. On a alors sur scène des comédiens qui semblent incarner des comédiens qui s’observent, s’écoutent raconter des situations de couples ordinaires, récitant le texte, presque à l’italienne. Le cadre est posé : ce qui va se vivre est universel, nous sommes « embarqués » dans ce qui nous concernent tous.

Puis, les scènes se répétant à l’envi, les lumières de la salle s’éteignent soudain. Les éclairages du plafond de la scène se voilent d’un rouge discret, et tombent lentement quelques mètres à peine au-dessus des personnages : Karantzas enferme là ses personnages ; s’échapper est impossible. Frénétiquement, les textes sont répétés, crument, cruellement, vivement, les suicides et les meurtres se répètent : l’interprétation devient viscérale. Les comédiens ne « jouent » plus, ils sont. Le cadre oppressant (lumières basses et rouges) est en parfaite cohérence avec l’amplification vécue par les personnages.

Peu à peu, les paroles des uns et des autres s’entremêlent et se chevauchent : il n’y a plus, aucunement, quatre histoires pitoyables de bassesse humaines, quatre lamentables situations de couples, il n’y a qu’une seule et même voix qui répète ad libitum des fragments de rage et de désespoir. Fabuleuse mise en relief de l’universalité des laides faiblesses de l’Homme face à l’obstacle, La ronde du carré est alors ce que le théâtre fait de mieux : une mise en scène d’une cohérence telle que la substance du texte de l’auteur est éclatante.

Puis, après le chaos -de mots, de morts, d’humiliations et de hontes- la névrose individuelle et collective semble s’apaiser : les personnages semblent comprendre qu’à part mourir, il n’y a d’issue que dans une seule voie. Il s’agit d’admettre, de se soumettre (implacable inversion des rôles de chacun pour révéler l’incongruité de l’exigence des uns et des autres). Pourtant, au dessus d’eux, les lumières restent abaissées, comme une épée de Damoclès. Les névroses ne sont jamais évaporées, les causes des tourments jamais enfuies : c’est là, toujours présent, et il ne reste à chacun qu’à les comprendre, les dompter pour continuer à vivre dans un équilibre fragile.

La ronde du carré est une pièce atypique, loin de la surenchère d’effets scéniques dont nous habituent nombres de metteurs en scène contemporains. Elle n’impressionne pas, par une séduction immédiate, mais elle frappe, fort, en tournant dans l’esprit autant qu’elle tourbillonne sur scène.

Rick Panegy

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