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[Danse – Critique] Two Cigarettes in the Dark de Pina Bausch

Spectacles
LA CRITIQUE

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Présenté à Paris pour la première fois depuis sa création en 1985, Two Cigarettes in the Dark s’est installé à l’Opéra Garnier. Avec la même aisance qu’au Théâtre de la Ville, où le Tanztheater Wupperthal a ses quartiers intimes depuis plus de trente ans, la troupe offre une fabuleuse promenade au cœur du tragi-comique de Pina Bausch.

Le plateau est d’une blancheur éclatante, respirant l’innocence et la candeur, tout juste habillé d’une « jungle » sous verre en fond de scène et, côté cœur et jardin, de deux chambres à travers la vitres desquelles on aperçoit une baignoire et du sable. Quelques portes, quelques issues terminent de fermer l’espace. L’obscurité dans laquelle se consument donc les deux cigarettes est à chercher ailleurs que dans la diaphanéité du décor. Peut-être est-elle nichée dans le cœur de ces hommes et de ses femmes qui offrent au public, deux heures durant, l’anecdote en guise d’encyclopédie anthropologique, et dont l’essence même semble être à l’image de l’Homme que décrit encore Bausch : détruire le fragile équilibre qu’ils ont eux-mêmes construit, à force de tant l’espérer, puis bâtir à nouveau dans un cycle infini de destruction ou de désordre… Une scénographie réduite et successive, fidèle à la collaboration entre Pina Bausch et le scénographe Peter Babst.

Indécence de l’homme, réduit à n’être capable que de vouloir, attiré par l’idée du bonheur, par la notion d’amour, par le concept d’équilibre et de paix.. mais faible et dépourvu de tout pouvoir d’action : dans cette pièce de 1985, Pina Bausch est bien plus critique que dans d’autres de ses pièces (1980, Palermo Palermo…), moins compatissante, moins bienveillante. Son regard sur les aspirations des hommes est ici plus ironique encore. Two Cigarettes in the Dark montre aussi plus de scepticisme et de doute : le ton est résolument plus sombre, nonobstant l’éclatante luminosité qui accompagne les péripéties des quidam choisis par l’artiste du TanzTheater Wupperthal… Ici, le pessimisme n’est pas loin : il rode comme une menace de fatalité dans les constats de Bausch.

Comme à son habitude, son spectacle est une succession de saynètes, d’anecdotes plus ou moins chorégraphiées et liées, s’enchainant sans cohérence particulière, en apparence absconses, seulement guidées par la présence du personnage incarné par Mechthild Grossmann, fumant, ne dansant jamais, observant les déchirements ou les faiblesses des autres, et intervenant régulièrement -parfois face public- pour critiquer, proférer quelques grossièretés, raconter des anecdotes, annoncer l’entracte ou réciter du Brecht (De la séduction des anges). Élément conducteur de la pièce, il y a du Méphisto dans ce personnage…

Dans Two Cigarettes in the Dark, on se suspend à un hamac improvisé, on réclame à corps perdu ses chaussettes, on montre sa culotte rouge, on se peint en blanc, on traverse la scène en palme, on urine dans un coin de scène, on tente de faire décoller son tapis, on coupe des oranges à la hache, on se débat, on se cogne aux murs, on rejette l’autre mais on l’espère… Pourtant, le sens n’est jamais absent de cette accumulation du quotidien : souvent, le détail accompagne le futile, si bien que tout se charge d’une mélancolie ou d’un sentiment d’abattement. Il y aussi de la violence, de la cruauté, parfois même de la haine de soi. L’agressivité et l’oppression latente confinent à l’auto-mutilation mentale, comme ces moments de danse saccadées sur du Monterverdi, suivies de coups et de soumission.

Isolement, solitude? C’est autour de ces deux absences de l’autre que Bausch, dans Two Cigarettes in the Dark, décline ad libitum les relations de l’homme à soi-même, à l’autre et à son environnement : tout l’empêche, rien ne l’aide. L’homme, ici, semble en permanence crier « Je voudrais mais je ne peux pas… »

Trois moments, mémorables, émergent du lot fourni d’anecdotes « bauschiennes » et illustrent ce constat amer :

D’abord, les hilarantes traversées, presque pathétiques, de patineurs en maillot de bain et grosses chaussettes, dont les lunettes de soleil ne cachent jamais l’absence de dignité. Rires et moqueries. Et mépris de l’apparence, du déguisement : Bausch a toujours préféré la vérité nue.

L’émouvant chaos dansé aussi, au cœur de la première partie (plus acerbe que la seconde) au cours duquel les 10 danseurs, affolés, courent sans autre but que celui d’offrir au monde leur quête éperdue de l’autre : bras ouverts, qui se replient sans cesse sur du vide, ils papillonnent sur toute la scène dans l’espoir de trouver quelque chose ou quelqu’un. Les cris déchirant de l’une des danseuses pèsent comme un sanglot d’amour.

Le long ballet séant, enfin, qui clôture l’aventure humaine (et dure une vingtaine de minutes) offre une déroutante proposition sur La Valse de Ravel : tous assis les uns derrière les autres, ils traversent la scène de cœur à jardin puis inversement, en se dandinant. Cela aurait pu être uniquement drôle si ce n’était pas aussi malheureux : ces personnages peinent tant à avancer, ne parviennent jamais à sortir (portes closes, murs…) et finissent, malgré la volonté de fuir, par revenir au point de départ. Ils sont maladroit, englués et apeurés, semble-t-il, par l’idée de quitter le groupe. Malgré le champagne qu’ils partagent, et l’apparent bonheur qu’ils s’octroient, leur chemin ne ressemble guère à celui de la liberté, mais davantage à l’espoir de celle-ci… Un moment fascinant !

Quoique parfois lent ou à la limite d’un mépris cynique (surtout la première moitié), Two Cigarettes in the Dark n’en reste pas moins un long discours presque abattu, où l’espoir n’apparait que rarement dans l’obscurité de l’incompétence humaine. Fataliste peut-être, derrière le vernis toujours comique des scènes que Bausch pioche dans le quotidien -toujours avec le même talent- cette pièce du Tanztheater Wupperthal de 1985, est résolument bruyante : 30 ans après, elle résonne encore, autant que l’air de Two Cigarettes in the Dark version Johnny Green qui vient ponctuer le salut des danseurs-comédiens.

Rick Panegy

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