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[Théâtre – Critique] Intérieur par Claude Régy

De Profundis
by 20 septembre 2014
Verdict...
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Rick Panegy
Philip Pick
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LA CRITIQUE

Réinventant son propre spectacle de 1985, Claude Régy propose un Intérieur chargé de métaphores et de dualités, interprété par les comédiens du Shizuoka Performing Art Center. La mise en scène, entre étirement du temps et jeux de lumières subtiles, donne au texte de Maurice Maeterlinck des allures d’apologue. Un spectacle tout en immersion !

Épreuve
Intérieur est étiré et lent, ses dialogues sont artificiellement scandés, le surtitrage est partiel et  la mise en scène semble tapageusement réductrice. (Passons sur l’exagérée « mise en condition » du spectateur dans les couloirs et avant le spectacle, par un silence total exigé par le metteur en scène… et le zèle de certains spectateurs). Cette confrontation à ce qui apparait comme de l’austérité est de prime abord éprouvant. Pour autant, Intérieur n’en reste pas moins un spectacle riche et passionnant, à multiples égards. Et, en lieu et place d’austérité, on apprécie au final rigueur et délicatesse, précision et sérénité : on finit, par immersion, par être touché par la cohésion et la cohérence du propos. Régy donne en effet au texte de Maeterlinck une profondeur quasi-existentielle. La place qui y est accordée à la forme, et qui apparaissait démesurée les premières instants, finit par prendre tout son sens. Régy ne concède rien au confort du spectateur, nul compromis n’est admis. C’est un théâtre dont le contrat est catégorique.

Dans Intérieur, une famille, à l’abri dans sa maison, est sereine. Elle ne sait pas encore qu’une des filles, sortie, est décédée par noyade (on n’en connait pas la cause). Dehors, des individus apportent la douloureuse nouvelle. Et, s’approchant, commentant l’activité de la famille, ils transforment l’apaisement en chaos, bouleversant l’équilibre.

Porosité
Tout au long de sa pièce, Régy propose en écho aux subtilités de Maeterlinck une mise en scène faite de frontières diffuses, de limites poreuses entre plusieurs mondes s’opposant par nature : de l’intérieur à l’extérieur, de l’inconscient au conscient, de l’ignorance à la connaissance. Il existe alors entre ces multiples contraires aussi peu de certitudes, de définitifs et de limites nettes, que Régy s’applique à démonter par un jeu de lumières en clairs-obscurs subtiles. Ainsi, il semble évident que la frontière physique est balayée, remplacée par la symbolique, voire la portée psychologique de tout événement, particulièrement celui de la mort, ici dessiné par Maeterlinck. Protégés par les murs, protégés par l’ignorance de l’événement, les membres de la famille ne le sont en réalité pas davantage que les êtres qui errent à l’extérieur, tels des fantômes contemporains de le fille défunte. La sensation d’un lien quasi-surréaliste entre la famille et la néfaste nouvelle se propage au fur et à mesure que le récit avance.

Ruptures
Outre le travail fort à propos de Régy sur les frontières et la fragilité des certitudes, autour des lumière, le metteur en scène français de 92 ans propose deux autres éléments fort d’une cohérence chargée de sens : la rupture du temps et celle des mots. L’annonce d’une mort (qui plus est celle d’un enfant de la famille), la rencontre avec cette nouvelle irréversible, l’onde de choc provoquée par ce bouleversement et l’ « après » (le deuil?) sont subtilement amenés par Claude Régy à travers ces deux ruptures.

Le temps est, tout au long de la pièce, en rupture permanente avec les références du spectateur, ou celles de la réalité. Tout y est plus lent, plus étiré, plus distendu, comme pour illustrer l’illogique mais commune distorsion du temps lors d’un deuil ou d’un événement tragique. Dès le début de spectacle -à titre d’exemple- une mère, dans la maison, va coucher son enfant pour la nuit. La longue traversée, de jardin à cour, se fait très lentement. On a ici, contenu dans une dizaine de minutes d’une simple traversée, un présage funeste (l’enfant s’allonge, s’endort… la mort en perspective), et le paradoxe d’une sérénité et d’une quiétude ancrée dans la banalité du quotidien, au regard du drame qui approche. Quiétude qui apparait, par l’étirement du temps, amplifiée et démesurée, soulignant ainsi l’ampleur du drame qui va venir… Tout dans Intérieur est allongé, jusqu’à cette accélération soudaine, fulgurante, à l’annonce de la nouvelle : tandis que la mère (?) reste immobile, paralysée par l’annonce, d’autres membres de la famille, brusquement, s’enfuient en courant, rompant la lenteur qui précédait le récit, rompant la lenteur qui continue de les entourer.

Jusque dans les mots, le temps s’étire. Les comédiens du SPAC scandent excessivement lentement leur tirade, articulant à l’extrême chaque mot. Il y a du dérèglement dans cette façon de parler, à l’image de la ligne fixe du temps et de la vie qui s’abime par l’annonce de la mort, dans le récit qu’ils apportent. Les sur-titres, volontairement, ne correspondent pas totalement à ce qui est dit par les comédiens : les mots sont rares, réduits, le texte amené par la traduction a minima à l’essentiel. Là, encore, c’est une rupture nette avec le flot des mots du quotidien : le drame est tel qu’il se noie dans la masse des mots jusqu’à émerger douloureusement.

Habile, Claude Régy a su, par un jeu d’effets de mise en scène, apporter au texte un appui visuel tout en cohérence, renforçant le récit de Maeterlinck de sensations et d’impressions, loin de toute redondance, et plongeant la mort au cœur d’une explosion des repères, temporels, spatiaux, linguistiques. Un coup de maître.

Rick Panegy

Présenté au Festival d’Avignon 2014

A la MCJP (Maison de la Culture du Japon à Paris) du 9 au 27 septembre 2014

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