[Théâtre – Critique] Rien de Moi par Stéphane Braunschweig

Stéphane Braunschweig poursuit son exploration des textes du dramaturge Arne Lygre. Après Je disparais et Tage Unter, c’est Rien de Moi qu’il adapte dans une scénographie épurée. Un brin décevant, bien que subtilement émouvant.

Du temps des amours passées que reste-il ? De celui de la passion ? Des rêves enflammés? Lorsque la vie apporte son lot de désenchantements et de malheurs, son inévitable sentiment de lassitude ou le goût de la mélancolie mêlée à celui de la rancœur, il ne reste que déchirure. Et lorsque ce sont les propres mots que l’on a semés au cours de sa vie, comme des détonateurs à retardement, la conséquence est forcément intime. Dans Rien de moi, Braunschweig explore à travers le texte de Lygre l’évolution d’un couple, de l’euphorie jusqu’à l’ultime instant, rattrapé par un passé que l’auteur distille par touches, entrecoupées d’avenir fantasmé.

Adaptée du norvégien par Braunschweig lui-même (avec l’aide d’Astrid Schenka), la traduction est à double tranchant. Bien que fidèle à l’esprit d’origine et utilisant savoureusement un « présent prédictif » (« Tout ce qui est dit a lieu ou aura lieu » dit Braunschweig), elle tombe parfois dans le commun qui manque de poésie ou d’humeur « théâtrale ». On regrette une première partie trop longue, posant le cadre « heureux » du couple avant la lente chute, là où les mots naissent : ordinaire, ce moment est forcément nécessaire pour mieux appréhender la dégradation ; toutefois, intrinsèquement, elle lasse assez vite. La pièce prend du poids lorsque l’amour de Lui (Manuel Vallade) se désagrège, brouillé par les multiples corps incarnés par Luce Mouchel (la mère, l’amoureuse…), lorsque celui de Moi (Chloé Réjon) est fissuré par la résurgence du passé (incarné par Ex – Jean-Philippe Vidal- et le souvenir d’un enfant perdu). Et lorsque le couple constate l’amour fuyant alors que leur cœur bat encore si fort pour l’autre.  Un paradoxe amoureux par moment saisissant.

Rien de Moi souffle en permanence le vide et le poids du mot : Sans cesse montrant ce qui est dit ou annoncé, ou ses conséquences sur le couple et son équilibre, Lygre / Braunschweig constate l’influence de la pensée sur son propre choix (qui devient alors une sorte d’auto-destinée). Brillamment construit, l’encastrement des épisodes est intellectuellement plaisant. Pourtant, la mise en scène -froide- laisse un peu de marbre (un début étrangement similaire à celle de Clôture de l’Amour de Pascal Rambert), ne parvenant pas à faire corps avec le sens du texte… On aurait aimé, puisque la scène est vide au début, que Braunschweig ose le remplissage au fur et à mesure que la clepsydre d’amour se vide, comme on a pu le croire avec les premières scènes… Ou oser le total dénuement. Et étrangement, Rien de Moi se termine avec une appuyée trouvaille « liquide », telles les larmes d’un couple sans futur, tel le souvenir de la noyade de l’enfant, tel l’image d’un couple submergé par son incapacité à la maitrise. Un peu « too much » dirait-on…

Si Chloé Réjon livre une prestation honnête, son partenaire Manuel Vallade manque de profondeur et de poids, oscillant entre le drame et l’humour, ne parvenant pas à marquer suffisamment la frontière.

Bien fait, loin d’être mauvais, Rien de moi déçoit car il ne transcende pas, ne transporte pas, ne provoque rien qu’un constat neutre et détaché. Dans cette histoire de cœur, de temps et de mots, Rien de moi manque hélas d’émotion.

Rick Panegy

Au Théâtre de la Colline, du 1er octobre au 21 novembre 2014

Au Théâtre de la Manufacture - Nancy, du 2 au 5 décembre 2014

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