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[Théâtre – Critique] Retour à Reims (Didier Eribon) de Laurent Hatat

Retour à la fac
by 15 février 2015
Pourquoi "oui" ?

- Un théâtre ambitieux, politique, engagé
- Un texte sincère, peu frileux

Pourquoi "non" ?

- Un texte qui donne l'impression d'être une démonstration, un essai, un cours magistrale
- La mise en scène et la scénographie sont quasi-inexistantes
- la place à l'opposition n'existe pas : il n'y a pas l'ombre du doute dans tout le raisonnement

Verdict...
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Rick Panegy
Philip Pick
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LA CRITIQUE

Laurent Hatat adapte Retour à Reims, donnant au témoignage de Didier Eribon des allures de séminaire politique. Un spectacle didactique. Et le sentiment de recevoir une leçon.

De son retour à Reims, au moment même du décès de son père, « Lui » (l’auteur Didier Eribon lui-même évidemment, interprété par Antoine Mathieu) n’espère pas grand chose sinon comprendre ou revivre les raisons de son départ, des années plus tôt. Il pensait être parti pour pouvoir vivre son homosexualité, avoir fait le choix de la rupture pour s’éloigner des préjugés, des insultes. Mais il s’aperçoit, au cours d’un long dialogue avec sa mère (Sylvie Debrun), qu’il a aussi (surtout?) aspiré à rompre avec sa classe sociale, à briser le cycle de la reproduction des schémas sociaux. Pendant plus d’une heure, le personnage déroule son fil de pensée, dévoile ses réflexions sociologiques, ses conclusions politiques ; il expose de manière quasi magistrale la question de l’identité de classe ou celle de la trajectoire individuelle au cœur d’un système. Il se fait ainsi l’écho de Didier Eribon… La salle se transforme en amphithéâtre d’université.

Mais de questionnement, qu’en est-il vraiment dans Retour à Reims ? Si le théâtre est politique, comme toute forme d’art, peut-il être le lieu d’une sorte de prosélytisme politique, le lieu d’un exposé, d’une conférence ? Car le dialogue avec la mère n’est ici qu’un prétexte à un long monologue du héros masculin, qui parle, poseur, des classes populaires, d’une certaine culture dominée ou méprisée, d’un état complice, d’une Education Nationale incapable, d’une Gauche démissionnaire, de minorités marginalisées ou rejetées…

Ce qui est hélas reprochable à ce « spectacle » politique, ce n’est évidemment pas la liberté du positionnement idéologique ou politique, encore moins celle des convictions ou des idées, c’est davantage l’impossibilité qu’il laisse à la réponse, à la réflexion personnelle du spectateur, au développement d’une démarche intellectuelle individuelle, qui naîtrait des interrogations soulevées par le spectacle et le récit. Ici, la seule issue possible, suppose-t-on à la fin de ce « colloque » théâtralisé, c’est l’adhésion au propos de l’auteur-professeur, ou, dans le cas contraire, c’est être pointé du doigt, avec le devoir de porter un bonnet d’âne ou la semonce de soigner ses opinions.

Bourdieu en fond permanent (son nom enfin claironné comme légitimité au bout de quarante minutes), Eribon déplore -entre autres analyses- que l’école ne soit  qu’une machine à reproduire les schémas et les élites (quand bien même il occulte à quel point il existe des systèmes, notamment celui d’intellectuels auquel il appartient désormais …) ; il déplore que la gauche ait abandonné ses idées et par là même les classes populaires, ce qui explique la montée du FN, qu’il regrette aussi (tout en assurant en sous-texte qu’il n’est toujours pas possible de voter autre chose que socialiste, mais déplorant dans le même temps que le Parti Socialiste n’ait plus grand chose de socialiste !!!) ; il déplore aussi les mots de rejet et de mépris qui bercent le quotidien des jeunes homosexuels de province (ignore-t-il que les jeunes homosexuels se sont fait insulter ou molester en banlieue parisienne également ?). On le dit avec une certaine provocation, dans la mise en scène de Hatat, la volonté du personnage de changer de classe, d’évoluer socialement, de fuir la masse populaire n’est-elle pas assumée jusqu’au bout ? Le code du costume et de la réussite sociale, oui, mais brisé par la basket au pied, il est visiblement plus facile d’accepter sa propre trahison sociale ainsi, à laquelle s’ajoute peut-être une certaine culpabilité… Question de mode nous dit-on? Évidemment, mais celle-ci n’est-elle pas aussi un marqueur social?
Car enfin, on sent chez lui, malgré la déception, un certain mépris ou complexe de supériorité face à cette classe populaire délaissée ou opprimée à laquelle il a appartenu, ne parvenant pas à lui parler avec son propre langage, qui n’est pas celui des intellectuels de gauche: il ne semble pas, alors, avoir conscience qu’il appartient lui-même à la rupture gauche/peuple qu’il décrit et regrette…

Que garder alors de ce témoignage, mis en scène par Hatat avec une telle sobriété qu’il en devient presque plat (les chapitres enchainés et à peine segmentés par des fondus au noir, les regards face public pour clamer les assertions politiques)? Le souvenir d’un long moment d’ennui, la faute à la forme, fermée et presque arrogante, alors que le sujet abordé -entre l’expérience d’une vie et un regard sur la société- permettait un bouillonnement d’idées et le bousculement des certitudes. On lui préfèrera la lecture d’En finir avec Eddy Bellegueule, dont l’auteur, Edouard Louis, admet la proximité influente avec l’œuvre d’Eribon.

Rick Panegy

Crédits Photos : Simon Gosselin (http://www.simongosselin.fr)

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