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[Théâtre – Critique] P.P.P. de Phia Ménard

Créé en 2008, l’année où Philippe Ménard déclare vouloir changer de sexe, P.P.P. est de ces spectacles poétiques qui, par l’observation d’un « détail du monde » (sic), convoque l’individu et la question de l’être sur le plateau. La frontière entre performance et essai artistique sur la liberté et la l’identité s’efface ici au fur et à mesure que le spectacle de Phia Ménard dévoile, derrière le lyrisme de l’esthétisme visuel, la mise à nue d’une artiste en quête de soi. Superbe.

Sur le plateau, la glace dans toutes ses formes : boules suspendues au plafond, blocs de glaces posés au sol, neige entassée côté jardin, réfrigérateurs mobiles contenant des sphères gelées en fond de scène.. Et Phia Ménard, assise, habillée d’une fourrure qu’elle ôtera rapidement, et qui peu à peu, affrontera l’élément hostile, le fuira, en jouera, en aura peur, le combattra, le séduira, l’apprivoisera. Autant de phases qu’elle rencontra elle-même avec sa transformation de genre : passer d’un sexe à un autre ne se fait pas en claquant des doigts…

Par le jonglage, la danse, Phia Ménard livre ainsi au public une heure durant un chapitre en image de son journal intime, celui d’un homme en quête de sa propre identité, un homme qui deviendra femme. La parabole à chaque tableau, le symbole en forme de dialogue, Phia Ménard dévoile les élans et les doutes, la force et l’engagement qui furent les siens pour traverser cette frontière du genre : chaque rapport entretenu avec l’élément fait ainsi écho aux épreuves ou états d’âme traversés par l’individu(e) qu’elle était pour devenir celle qu’elle est. Habité par une violence latente forte (son corps nu au contact du froid, des blocs de glace qui tombent du plafond dans un fracas retentissant…), le spectacle n’en est pourtant pas dénué d’humour, ne fuyant pas les paradoxes obligés lors d’une quête d’identité aussi radicale.

La glace, objet en permanent état de transformation lente (les gouttes d’eau résonnent au fur et à mesure que la glace fond), est ce corps qui peu à peu prend place dans la vie de Philippe/Phia Ménard. La glace, c’est aussi ce froid paralysant, tel l’esprit de féminité enfermé pendant des années dans l’âme de Philippe, qu’il libèrera en 2008. La glace et la neige, c’est aussi cette contradiction étrange de la beauté et de la douleur, de l’attrait et du rejet, comme la nécessité amère de la transformation du corps. La glace enfin, comme le rappelle Phia Ménard, c’est un mouvement de transformation provisoire, un état flottant et temporaire, comme si chacun -et pas seulement elle-même – n’avait jamais vraiment fini de se transformer…

P.P.P. est à voir, à ressentir, à réfléchir. Il est un premier palier dans la maïeutique de Phia Ménard, qu’elle explorera dans Vortex avec un engagement plus viscéral et instinctif encore.

Rick Panegy