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[Cinéma- Critique] La Montagne Sacrée d’Alejandro Jodorowski

affiche la montagne sacrée En 1973 sortait La montagne sacrée, en plein essors de l’économie de marché et des libertés individuelles. Bien avant ses chefs d’œuvre Santa Sangre (1989) ou La Danza de la Realidad (2013), Alejandro Jodorowski accouchait avec son troisième long métrage d’une pépite esthétique fascinante et d’un délire entre mysticisme et psychédélisme.

Il y a tant à observer et à comprendre dans l’œuvre -foisonnante, vertigineuse- de l’artiste chilien qu’une approche dans le détail de sa Montagne Sacrée conviendrait parfaitement à une thèse. Tout est détail, tout est porteur de sens, tout est symbolique. Une symbolique parfois grossière, ou évidente, mais qui ne perd jamais la ligne d’horizon de sa métaphore, malgré la profusion d’images, d’idées, de visions et de détours qu’emprunte le film.

La montagne sacrée est d’abord un choc esthétique. Son seul visionnage, même dans un état d’esprit purement contemplatif, fascine par la beauté des plans, la science des mouvements de caméra, l’intelligence de la composition, des couleurs aux formes. Tout le film n’est qu’architecture. L’humeur exclusivement contemplative, le spectateur ne s’ennuierait guère : au bout de trois minutes et quatre plans fabuleux, le cinéphile esthète a saisi que le film se lisait aussi comme un [tooltip text= »Mais si vous savez, ces graaaaaands livres super beaux, avec de superbes images qu’on pose sur sa table basse » placement= »bottom »]coffee-table book[/tooltip]…

Dans cette histoire saugrenue de quête personnelle et de nouvelle religion -un monde où un guide sélectionnera sept hommes et femmes puissants de ce monde pour les amener vers « l’immortalité », seule richesse qui manque à ces nababs imbus- Jodorowsky égratigne toutes les pensées dominantes, de la religion à l’entreprise. Fidèle à ses convictions, bousculant l’ordre établi et les conventions, moquant les idéologies hiérarchiques, il fustige le capitalisme, les élans libéraux collectifs et l’individualisme qui abâtardit et pervertit selon lui la société. Ici, les protagonistes guidés par un gourou malicieux sont tous des caricatures moquées et méprisées (leurs activités, leurs postures, sont aussi répugnantes que ridicules). En forme de récit chapitré, La montagne sacrée nous montre, successivement, le monde « merveilleux » de chacun de ces fortunés leaders (et avant eux l’errance d’un simili Christ, ignoré, copié, abusé), toujours plus riches et plus puissants, mais tous plus absurdes, ridicules et détestables les uns que les autres, chacun sans cesse en demande du « toujours plus ». La religion dans le champ de tir, qu’il place dans le même panier que la domination économique, Jodorowski s’autorise la moquerie de l’admiration, de l’ambition, de l’égoïsme et du système, par le mépris du ridicule.

On n’a jamais trouvé le mépris si beau, surtout lorsqu’il se termine par un pied de nez humaniste…

Rick Panegy