[Théâtre – Critique] L’Avare par Jean-Louis Martinelli

Tous les ans à la Maison de la Culture d’Amiens, des pièces de Molière sont présentées. Ces dernières années, nous avons eu le droit à Le misanthrope, Les femmes savantes, Le bourgeois gentillhomme, Dom Juan, Le Malade imaginaire, etc… D’un point de vue purement personnel, la meilleure performance est à mettre à la faveur de Denis Podalydès, qui mit en scène Le Bourgeois Gentilhomme. L’esprit déjanté de Podalydès se mêlait à l’esprit satirique de Molière, pour offrir une pièce qui prenait des risques partout et ne se prenait pas au sérieux. Contrairement à ce que montre ici Jean-Louis Martinelli avec de L Avare. La plupart des mises en scènes de Molière à Amiens furent vides de passion. Aucun élan n’est pris dans l’énergie que les mises en scènes laissent croire.

Dans sa mise en scène de L’Avare, Jean-Louis Martinelli joue davantage sur le texte que sur sa mise en scène. Même si, à plusieurs reprises, le metteur en scène semble avoir pris des libertés sur le texte de Molière. En le modifiant à plusieurs reprises, il y a une volonté d’instaurer une intemporalité du propos, afin de faire écho à l’époque d’aujourd’hui. Sauf que cela reste bien vain, et trop monotone. Sur scène, il y a Jacques Weber, et tout ce qu’il y a autour. Ça se sent dès l’entrée du comédien, arrivant comme une figure triomphale qui vient porter la représentation sur ses épaules. Sauf que Jacques Weber n’était pas fait pour jouer Harpagon.

Harpagon n’a rien d’un grand gaillard agissant comme un ours sous tranquillisants. Or, Jacques Weber est constamment dans cette idée d’un Harpagon froid, mou et reclus sur lui-même. Le comédien erre lentement sur la scène et fait des allers-retours constants entre le placard à bouteilles, la chaise et les coulisses. C’est dire à quel point cet Harpagon a du potentiel en stock pour faire rire… Cette idée se transmet dans toute la mise en scène, même si les comédiens secondaires sont plus libres dans leurs attitudes. Le point fort de la représentation, c’est l’exploration des relations entre les personnages.

En quelque sorte, selon qui se donnent la réplique, les attitudes vont changer. C’est l’essentiel pour un texte venant de Molière, où les quiproquos et les secrets sont partout. Entre la tragédie, la comédie et l’absurdité, les comédiens explorent chaque domaine pour jouer leur personnage respectif. Sauf Jacques Weber, chez qui chaque blague ou tentative d’émotion reste vaines. A ses côtés, les autres personnages vont connaitre une progression dans leur évolution dramatique. Il y a une volonté, chez Martinelli, d’inscrire une progression par à-coups. Ainsi, l’évolution des personnages ne provient pas du texte, comme trop souvent, mais bien des attitudes entre personnages.

Le grand problème dans ces évolutions, c’est qu’il ne s’agit que de déplacements des comédiens, de regards, de proximité, de distance, etc… Le décor est beau, intéressant et référencé (d’autres œuvres de Molière) mais ne sert pas à grand-chose. L’élément de décor le plus utilisé reste les portes. Et encore, je ne parle pas de la sortie de scène, pour passer à la scène suivante. Il s’agit de jouer de l’option des portes consistant à pouvoir cacher un personnage, dissimuler un détail narratif, etc… Sinon, la chaise est très utilisée et déplacée, mais elle est la marque la plus flagrante de l’effet statique des déplacements des comédiens. Sinon, le décor ne sera vraiment utilisé dans sa totalité que lors du dernier acte (après le monologue d’Harpagon). Dans ce dernier acte, Jean-Louis Martinelli se lâche et donne un coup de fouet loufoque sur la pièce. Tout devient hystérique, augmenté en absurdité et en comique gestuelle. Le seul acte totalement agréable.

Il est temps de finir sur le grand massacre provoqué par cette version de la pièce. Il s’agit du fameux monologue d’Harpagon, complètement massacré. Au moment où Harpagon laisse paraitre explicitement sa folie, son absurdité et son hystérie : Jacques Weber n’offre que quelques secondes de folie. Les cris sont effectués dans les coulisses, le « mais qui est-ce ? oh, c’est moi » (grossièrement résumé) est joué avec l’appui d’un miroir ; c’est le retour du placard à alcool pour une prétendue cachette… Pour le reste, Jacques Weber fait du sur-place, en essayant à un instant de s’agenouiller pour pimenter le monologue.

Les 2h20 les plus longues pour un Molière…

Teddy Devisme

[alert variation= »alert-info »]Texte de Molière.
Mise en scène par Jean-Louis Martinelli.
Avec Jacques Weber, Alban Guyon, Marion Harlez Citti, Rémi Bichet, Christine Citti, Jacques Verzier, Sophie Rodrigues, Vincent Debost, Azize Kabouche, Paul Minthe.
140 minutes.
A la MCA (Maison de la Culture d’Amiens)
Au Théâtre Montansier – Versailles
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