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#Humeur/Opinion

#Humeur 10 : Jury du Festival de Cannes – What did you expect ?

L'effet Lescure
by Rick Panegy25 avril 2015
La faute à Pierrot

Tandis que Gilles Jacob, après 14 années de présidence du Festival de Cannes et 36 ans de loyaux services sur la Croisette, sirote désormais ses cocktails tranquillement dans son canapé, réjouissant Twitter de ses multiples gazouillis, Cannes s’écroule subitement, chutant du piédestal sur lequel on (nous et d’autres) lui accordait sa place de leader du cinéma. On file à Berlin ou à la Mostra. Pourquoi ? Parce qu’à l’annonce des membres du jury, les amateurs de cinéma ont pris un bon petit coup de massue. Comprendre : le Festival ne sera plus franchement ce qu’il était, la faute à Pierrot…

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Certes, tout évolue, tout change, et on n’est jamais bien loin de se voir lancer à la figure la sacro-sainte parade incontournable de la mauvaise foi : « z’êtes réac, faut vivre avec son temps! ». « Conservateurs « , « passéistes, ringards » ou « grincheux « , on laisse s’enfiler les perles moqueuses… Car il n’est nullement question ici d’un stérile « c’était mieux avant », il est question d’un Festival,  de sa crédibilité et de sa légitimité à s’assumer comme l’un des Festivals les plus prestigieux.

Ce qui fait la grandeur d’un Festival -celui de Cannes  notamment- c’est évidemment, entre autres, son histoire, sa longévité, son palmarès… Mais c’est aussi son prix. Et le prix, c’est le reflet de celui qui vous l’attribue. Quelle fierté avoir si c’est NRJ12 qui vous décerne le prix du téléspectateur le plus cultivé ? Ou quelle satisfaction retireriez-vous d’un prix de l’humour décerné par Kev Adams ?  Le jury est nommé depuis quelques années par le Conseil d’Administration sur proposition, entre autre, du Président du Festival (Pierre Lescure), et n’est plus choisi par le président du Jury lui-même… Cette année, le jury annoncé récemment qui entourera les frères Coen à la présidence, fait pâlir d’excès de glamour et de consensus tous les amateurs d’exigence. Sophie Marceau, Rokia Traore, Xavier Dolan, Jake Gyllenhaal, Rossy de Palma, Guillermo del Toro et Sienna Miller sont les sept personnalités qui devront débattre avec Joel et Ethan Cohen pour décider de la nouvelle palme d’or (entre autres prix). Jugeons plutôt : aucune personnalité de l’Asie, ni de l’Europe de l’Est, des corps de métier balayés d’un revers de main (les écrivains, les critiques, les scénaristes, les monteurs, les directeurs de la photographie par exemple ? Absents !) et une diversité et une qualité toute relative…

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Le Mexique, l’Espagne, le Canada, le Royaume-Uni, les États-Unis, La France, le Mali : belle diversité a priori. A priori seulement, car ces artistes sont avant tout finalement assez internationaux, à peu près dans le même consensus artistique et à peu près dans la même mouvance cinéma assez conventionnelle. En gros, des artistes dont les choix de carrière peuvent parfois (régulièrement?) paraitre lisses… Pour le Mexique, on nous offre Del Toro, et pas le beaucoup plus confidentiel Carlos Reygadas par exemple. Certes Del Toro a réalisé des films honorables tel L’échine du diable ou un chefs d’œuvre (Le labyrinthe de Pan)… Mais il est passé par Blade ou, récemment Pacific Rim. Il a participé au scénario de la lourdement commerciale trilogie du Hobbit de Peter Jackson… Il s’ancre surtout, c’est un fait, dans un cinéma de divertissement de masse. De qualité certes, mais loin du refus du compromis du cinéma d’auteur. Après tout, Sophie Marceau, Rossy de Palma, Jake Gyllenhaal ou Sienna Miller sont à mettre dans le même panier d’artistes à la petite caution qualité mais tout de même bien lisses : en gros, un jour,  un réalisateur pas mauvais a sorti le meilleur d’eux au milieu de leur filmo franchement médiocre, et le quatuor de comédiens (pas mauvais mais pas brillants) peut s’enorgueillir d’un ou deux films au label « légitimité pour être respecté dans sa place de jury ». Pour le moment, Dany Boon ou Franck Dubosc attendent encore cette caution : on imagine qu’on les verra dans le jury dès que ça se produira…

A titre d’exemple… Pour Sophie Marceau, on brandit la carte : « oh hé, elle a eu un enfant avec Zulawski hein ! Allo, ZU-LAW-SKI quoi ! ». Ou encore, elle a tourné avec Tavernier ! Et Antonioni !! Bon ok. On n’a rien à dire (ou alors peut-être citer tout le reste de sa filmographie, ou débattre de la qualité desdits films de Tavernier et d’Antonioni… à savoir La fille de D’Artagnan et Par delà les nuages). Pour Rossy de Palma, ne cherchez pas plus loin : avoir joué plusieurs fois dans les films d’Almodovar ouvre la porte à toute la respectabilité artistique qui soit! Qu’importe si Rossy n’y a pas toujours eu les premiers rôles ou ait joué depuis sous la direction de Chantal Lauby, Charlotte de Turkheim ou dans Le Boulet… Sienna Miller n’est pas plus la représentante d’un cinéma différent : de GI Joe à American Sniper, elle rajoute à son CV une petite couche de vernie glam avec sa carrière de mannequin… Quant au sexy Jake Gyllenhaal (si si! il est sexy) il alterne depuis toujours les gros films hollywoodiens (Le jour d’après, Prince of Persia, Zodiac…) avec des productions plus ambitieuses (Le secret de Brockeback Mountain, Donnie Darko, Prisonners, Jarhead ou Brothers…) Bref, Jake est la carte star d’Hollywood. Ok pour une.

Je fais des films quand (…) ça me consume trop de rester chez moi à me branler devant une photo de Jake Gyllenhaal. Xavier Dolan

Au passage, notons que quatre comédiens sur sept, c’est quand même beaucoup… (Ah pardon, Sophie Marceau est aussi réalisatrice… D’accord d’accord…)

Rokia Traore est une sacré bonne musicienne, pour le coup authentique et d’un horizon bien différent. Le Festival aurait pu nommer John Williams ou Alexandre Desplat pour rester dans la même sphère du cinéma hollywood-mondial-de masse que les autres membres du jury représentent ! Ouf… Est-ce bien nécessaire de parler du talentueux Xavier Dolan, dont on soupçonne finalement qu’il fut choisit par le Conseil d’administration du Festival pour la popularité qu’il gagna et l’enthousiasme qu’il souleva l’an dernier avec son film Mommy. Dolan est un bon client, il parle beaucoup et n’a pas sa langue dans sa poche. Il plait au public et aux médias. Lui qui avouait dans une interview fantasmer sexuellement sur Jake Gyllenhaal, le voilà ravi ! Il était tout aussi ravi récemment de « Retweeter », en la validant, la déclaration d’un journaliste qui se réjouissait de ce jury, le plus « hottest ever » !

Voilà donc l’étonnante réalité : le jury est glamour, plutôt que totalement légitime. Il est arrivé, très souvent, que la moitié des membres du jury ne soit pas connu du grand public : Connait-il le scenariste Lee Chang-dong, l’actrice Sharmila Tagore ou l’écrivain Hanif Kureishi, membres du jury en 2009 ? Ou encore, en 2004, l’écrivain Edwige Danticat et le critique Peter Von Bagh ? L’actrice espagnole Aitana Sanchez-Gijon en 2000 ? Pour ne citer que ces exemples… Cette année, que du famous. Le public est séduit, reconquis (rajeunit?). Est-ce donc cela que cherchait le tout nouveau président du Festival, Pierre Lescure, qui débute sa première présidence en mai prochain en soumettant ces sept noms au Conseil d’administration? Faire de son jury une vitrine supplémentaire de glamour et de star-system VIP, en plus de celle, forcément outrancière -mais réjouissante-, de l’incontournable montée des marches des célébrités, avec tout le cérémonial de glorification qu’on lui connait? L’ancien PDG de Canal+, du PSG, l’ancien homme de radio (RTL, RMC, Europe 1, avec parfois des émissions d’une rare indigence) donne donc à son premier Festival, le 68ème, un coup de balai sur les reproches d’élitisme qu’on eut pu lui faire, lui donne la chance de devenir un événement encore plus populaire que ce qu’il est déjà et, peut-être, la possibilité de recoller peu à peu avec un jeune public, désormais assez éloigné du cinéma que représentait Cannes… L’homme est un excellent communicant, et commence par mettre en avant ses compétences… Peut-être que les relations de Lescure, de Lagardère à Bolloré, donneront encore plus de moyens au Festival pour rayonner économiquement… peut-être…

 

pierre_lescure

Et pourtant, Thierry Frémaux l’affirmait en 2010 (voir son interview) : pour la composition du jury  » il faut s’aventurer dans les eaux profondes du cinéma international ». Vous les voyez où les eaux profondes dans ce jury 2015 ? Il affirmait que les écrivains « continuent de participer au jury ». Ah ? Et ajoutait au sujet du choix du président du jury : « Le premier des critères est la légitimité. Il est absolument nécessaire que les réalisateurs qui seront en compétition sachent qu’ils seront jugés par quelqu’un qui a le niveau (…) de composer un palmarès, qui connaît le cinéma et qui aura la capacité de se mettre à la place de ses collègues. » Cela ne vaut-il pas pour l’ensemble des membres du jury aussi ? On doute que cette liste 2015 soit cohérente à ces paroles sages…

On aimait Gilles Jacob, beaucoup. Beaucoup de monde l’aimait… Il est tout de même bien normal de faire payer à son successeur, qui était attendu au tournant, sa première bourde… d’autant plus lorsqu’elle ne se fait pas attendre bien longtemps. Nous on repart s’amuser avec les tweets de @jajacobbi !

Rick Panegy

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