[Théâtre- Critique] Clôture de l’amour de Pascal Rambert

C’est l’instant T que Pascal Rambert jette sur la scène. Le moment de la rupture, violente. Celui où les mots coupent. Ils mutilent le lien, ils cisaillent la passion, ils rompent cette connivence qui faisait de deux êtres un couple. C’est le moment du basculement, le point de non-retour. C’est cet épisode douloureux que Pascal Rambert dépeint au rasoir. Le couple ne ressortira pas indemne de cette heure de coups de mots, le spectateur non plus : la Clôture de l’amour à laquelle il assiste émeut moins qu’elle ne rend amer ; elle bouleverse par sa véhémence et son pessimisme…

Écrit pour Stanislas Nordey et Audrey Bonnet par Pascal Rambert, Clôture de l’amour offre une partition mémorable aux deux comédiens, dont le charisme et la vigueur de jeu peuvent éclater sur la scène, portés par un texte aussi tranchant que leur sensibilité et par une mise en scène qui laisse toute la place à leur irradiante présence. Rarement autant d’oppression n’aura débordé d’un dialogue avec tant de tyrannie.

[blockquote cite= »Stan – Clôture de l’Amour »][icons icon= »quote-circled » color= »#ad2ed3″ size= »33″]Je voulais te voir pour te dire que ça s’arrête[/blockquote]

Ce n’est pourtant pas la « clôture d’un amour » que raconte Pascal Rambert. Mais, d’un ton définitif, il nomme ce moment de rupture anonyme la clôture de l’amour : le choix de l’article défini plutôt qu’indéfini n’est pas anodin… Sa pièce devient une forme d’aphorisme théâtral, une sorte d’adage visuel. Par là même, Rambert imprègne à sa démonstration une vérité pessimiste, comme si l’amour, s’il se clôture a priori toujours selon l’auteur, ne pouvait que s’achever dans un déchainement de règlements de compte, tous plus ou moins sincères, plus ou moins gonflés de mauvaise foi… Pourtant, en donnant la forme de deux longues tirades à son dialogue de fin d’amour, Rambert, habilement, détourne l’apparente charge à laquelle assiste le public : celui qui parle, que ce soit Elle ou Lui, semble détruire l’autre, révéler au public les petites faiblesses, les mesquineries, les fautes de l’être qu’il n’aime plus. Mais la durée de la prise de parole (30 minutes chacun) finit par faire éclore dans la bouche de celui qui parle, et se considère victime, des serpents d’amertume et des scorpions de méchanceté : les adieux, acerbes, envenimés, si aiguisés qu’ils en sont blessants, font de chacun de ces deux personnages des héros pathétiques, détestables dans leur haine et leurs blessures. Ils en ressortent quasiment humiliés, comme s’ils n’avaient plus aucun sur-moi. Il en devient quasiment gênant d’assister à cette humiliation de celui qui humilie… Que le personnage d’Audrey parle en second ne lui apporte qu’un minuscule pardon : tout deux sont finalement aussi tragiquement grotesques que leur amour est réduit en miettes, eux-mêmes écrasant les derniers morceaux qui subsistaient…

En réalité, cette impression de voyeurisme, ce sentiment d’être confronté à deux personnages qui perdent toute dignité, toute grandeur, n’a de gênant que le miroir qu’elle évoque en nous : il y a dans cette métamorphose terrible et véhémente de l’amour une déchéance toute humaine, une humiliation nécessaire mais terriblement attristante. Un moment de théâtre rare et intense.

Rick Panegy