Festival d'Avignon

[Festival d’Avignon 2015] Entretien avec Emmanuelle Vo-Dinh

by Rick Panegy8 juillet 2015
Au Sujet de Tombouctou déjà-vu
Emmanuelle Vo-Dinh propose, pour le Festival d’Avignon, sa création Tombouctou Déjà-Vu. Construit autour de séquences enchainées, modifiées par des consignes, le spectacle est joué Théâtre Benoit XII. La chorégraphe revient sur le cadre, les contraintes, son travail et le « procès » que certains lui-font sur une danse trop « intellectualisée »…

Rick&Pick : Les contraintes et les règles sont annoncées avant chaque répétition de la séquence dansée… Expliquez-nous comment cela déroule et comment cela est né…

Emmanuelle Vo-Dinh : Oui, les règles du jeu sont avant tout verbales. Ce sont des cartes du jeu de Brian Eno « stratégies obliques » qui sont tirées. Parfois d’autres, inspirées, que nous avons inventées… Les règles sont verbalisées et c’est à partir de cette verbalisation que tout le travail se met en jeu. Y compris quand la consigne n’arrive pas à être verbalisée par une danseuse !

L’ensemble des consignes renvoie à notre propre imaginaire Emmanuelle Vo-Dinh

R&P : Chacune des nouvelles contraintes ne sont pas nécessairement perceptibles par le spectateur dans ce qu’elles peuvent modifier dans la séquence. Serait-ce donc ailleurs que dans la représentation pure que se trouve votre intention ?

E.V.D. : Tout cela fait appel ou écho à l’imaginaire du spectateur. Par exemple, nous avons travaillé à partir d’une des consignes des Stratégies obliques de Brian Eno « La répétition est une forme de changement ».  Chorégraphiquement ou corporellement, la question du ralenti et de la répétition est arrivée : nous avons commencé à travailler sur une séquence en boucle. Il m’a semblé que cette consigne, « La répétition est une forme de changement« , était tellement précise dans l’énoncé que tout ce qui se passe visuellement y était extrêmement collé :  j’avais envie d’ouvrir le sens. Très vite, dans ce qui a été proposé, l’idée de la notion d’un mouvement qui se recycle est arrivé. Le mot « recyclage » a surgi.. Mais cela me semblait trop fermé encore lorsque Camille, une des interprètes a dit: « Rien ne se perd ». J’ai trouvé cela bien : on reste dans l’idée que quelque chose est RE-cyclé (on ne le perd pas) mais on est aussi sur autre chose de plus ouvert, de plus poétique en travaillant également, donc, la question de la mémoire.

Tout cela pour dire que l’ensemble des consignes renvoie à notre propre imaginaire. Qu’est-ce qu’on prend de la consigne »Rien ne se perd » ? Qu’est-ce que ça veut dire, pour soi, pour son voisin « Rien ne se perd » ? Ou « Toujours des premiers pas« , une autre consigne ? Mon intérêt était d’avoir des consignes qui soient suffisamment larges pour que chacun puisse les interpréter. Avant que je rencontre les stratégies obliques Brian Eno, nous travaillions avec des consignes, que les danseurs se donnaient, qui étaient très psychologisantes. Elles plaçaient évidemment ce qui se passait après de manière beaucoup trop fermée à mon sens. Tout l’enjeu était donc d’ouvrir…

R&P : Le regard du spectateur change donc, pas seulement sur ce qu’il voit de la chorégraphie, mais aussi de ce qu’il perçoit, après la consigne, avec chaque nouvelle musique… La perception est décalée…

E.V.D. : Bien sûr !

La question de la répétition impose un cadre. Spatial et temporel. Emmanuelle Vo-Dinh

Rick et Pick : Vous travaillez beaucoup sur la contrainte, dans votre nouveau cycle. Auparavant, vous aviez abordé les questions de l’émotion, de la mémoire, du rapport Homme-Femme. La répétition, comme souvent, est au cœur de ce projet. Comment la règle peut être un processus de création et en même temps un espace d’expression pour les danseurs.

Emmanuelle Vo-Dinh : La répétition est un thème central dans mon travail, présent notamment dans mes deux autres cycles. La question de la répétition impose un cadre. Spatial et temporel. Évidemment, c’est la question de la contrainte. Elle permet une grande liberté : on compose à partir d’un cadre. S’il n’existe pas, on peut trop facilement sortir du sujet. Le travail avec les interprètes s’organise toujours autour de quelque chose d’extrêmement contraint, mais qui leur permet d’explorer entièrement et totalement à l’intérieur d’un cadre.

R&P : C’est une réponse à la société du « je fais ce que je veux », « j’ai le droit de » où la règle comme point de départ de la liberté est parfois difficilement assimilée ou appropriée pour certains…

E.V.D. : Oui, c’est vraiment à partir de la règle que s’exprime la liberté ! Si il n’y a pas de règles, où est l’espace de liberté. C’est bien la question qui est notamment au cœur de cette pièce. Comment, à partir de la règle, on essaie de s’en affranchir… ou d’y soumettre ?

R&P : Certains interprètes luttent-ils contre ces contraintes ?

E.V.D. : C’est tout l’enjeu de la pièce : se libérer de la règle !

c’est une posture de l’esprit de penser que (mon spectacle) est intellectuel Emmanuelle Vo-Dinh

 R&P : Que répondriez vous à ceux qui disent que votre danse est plus intellectuelle ou intellectualisé que portée sur le corps ?

E.V.D. : C’est totalement faux. C’est tout sauf intellectuel. Je pense que c’est un faux problème. C’est une pièce qui est à l’inverse de ça. C’est drôle de voir à quel point c’est une posture de l’esprit de penser que c’est intellectuel. J’ai souvent l’impression que les gens qui disent cela ont une idée tellement arrêtée sur ce que doit être la danse qu’évidemment ils arrivent avec une attente particulière. Et rien n’est à l’endroit où ils imaginent que cela va être. Tout d’un coup, il y a une espèce de refus et ils se retranchent derrière le « c’est intellectuel« . A mon avis, c’est davantage une pièce qui travaille la question du ressenti et qui déjoue complètement la question de la compréhension de la consigne. C’est un prétexte. Elle se dit ou s’entend pour ceux qui ont envie de l’entendre et pour ceux à qui cela raconte quelque chose. Mais peu importe, tout ce qui se met en jeu sur le plateau est un rapport d’écriture chorégraphique et de mouvements extrêmement purs.

R&P: Ça pourrait être aussi intellectuel ! Le corps n’est pas déconnecté de l’esprit…

E.V.D. : Non, il ne l’est pas ! Cela peut se situer au niveau de l’esprit si on a envie… Mais c’est avant-tout la question du corps et la question de l’émotion qui est au cœur de ce spectacle !

Propos recueillis par Rick Panegy

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