[Festival d’Avignon 2015] Justine et Juliette, le vice et la vertu

D’accord, côté grands noms, il y a aujourd’hui Ostermeier, Castellucci, Régy et Nicolas Briançon (Non ?).  On est d’accord. Avant, sur scène, il y eut Casares. Mais aujourd’hui, il y a  Huppert. Les autres ? Ça ne compte plus… Et pour être sublime sur scène, Isabelle, elle peut se passer de tous les autres noms. Son nom est encore plus grand. Voilà. C’est définitif.

La comédienne française revient à Avignon, pour un seul soir, dans la Cour d’honneur – évidemment – et pour une lecture de Sade. Pas de Melquiot, ou de Mergault, non, pas même de Shakespeare, à la mode en ce moment -anniversaire oblige- Non, Isa, elle, tape au sommet ! Elle lit Sade, que Raphaël Enthoven fait descendre de son château de Lacoste dans un assemblage d’extraits savamment travaillé de « Justine ou les Malheurs de la vertu » et de « Juliette ou les Prospérités du vice ». C’est un belle réussite que cette recomposition resserrée et densifiée des longs textes du marquis provocateur : elle fait brillamment ressortir l’essence et l’ambiguïté, l’ode à la liberté et l’ironie (voire le mépris) envers la bigoterie.

Isa a vingt ans, elle est Justine et Juliette. Ah oui, vous n’êtes pas au courant : on dit « Isa »… ou « Zaza » si vous êtes encore plus accro. Car ce jeudi soir, dans la salle, c’est un cortège d’acquis à la cause de la grande dame qui communie. Pour preuve, le silence impressionnant qui règne dans les gradins pendant les longues minutes qui précèdent l’arrivée (tardive) de la star sur scène. Mon voisin me souffle : « Ils sont entrés en religion. » La star va jouer l’ingénuité de Justine, dans une interprétation toute en moquerie, avec une distance qui fait mouche. Et elle va interpréter, en alternance, l’arrogance et la harangue de Juliette. Les lumières de Bertant Killy, deux couleurs qui se succèdent au gré des paroles de Juliette ou de Justine…

Côté cour, une poursuite apparait : la belle entre sur scène, bras ouvert, en courant : le public applaudit.

Et le combat commence. Car le Mistral, en despote local, entend bien être de la distribution lui-aussi.

Il faudra à la comédienne le courage de tenir presque 1 h 30 de lutte contre le vent : bourrasques soufflant les feuilles de son texte, balayant la robe rouge-Sade (oui, Isa va lancer une mode), ébouriffant la digne coiffure. La pauvre se débat même avec sa veste, qu’elle finira par laisser sur le fauteuil, après ne pas être parvenue à l’enfiler. Mais Huppert ne plie pas : elle en sourit même… « Elle aurait pu avoir tablette, quand même » glisse un spectateur, lucide.

Rien n’empêche donc Huppert d’interpréter les deux personnages – parfois à la limite du surjeu, on ne se refait pas – dans une lecture qui sera réussie : la preuve en est qu’on ne verra pas le temps passer. A peine quelques balbutiements sur quelques mots, et des transitions de page qui aurait pu être plus maitrisées. La diction, la prosodie, l’interprétation, furent satisfaisantes !

Curieux exercice toutefois que ce sadisme réciproque auquel nous assistons : celui d’un public, assis e confortable, capuche et couverture possibles, qui regarde satisfait son Isa souffrir face aux éléments et ne jamais fléchir. Et celui d’Huppert aussi, qui fait du public une petite masse tremblante et inquiète, palpitante à la fragilité de la scène à laquelle il assiste : Zaza tiendra-t-elle, ou le vent aura-t-il raison d’elle ?

Intolérable souffrance de la compassion : il nous faudra vite apprendre de la Juliette de Sade !

Rick Panegy

[icons icon= »info-circled » color= »#dd3333″ size= »16″] Crédits Photos / © Christophe Raynaud de Lage